Cécile Sabourin
Présidente par intérim de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université (FQPPU)
Pierre Hébert
Membre du Comité exécutif de la FQPPU et professeur à l’Université de Sherbrooke
Depuis quelques jours, le partenariat entre le concepteur de jeux vidéos Ubisoft, le Gouvernement du Québec, le Cégep de Matane et l’Université de Sherbrooke suscite un débat animé dans les journaux d’information ou spécialisés, tels Le Devoir ou Les Affaires. S’il se trouve des gens pour applaudir à cette initiative inédite, d’autres s’inquiètent de ce qui semble du favoritisme à l’égard d’une entreprise, contrevenant à la logique d’une concurrence saine.
La question que soulève cette association est extrêmement importante, mais elle n’a été abordée jusqu’à présent que selon la logique des entreprises. Dans Les Affaires (19 février), la crainte est formulée en ces termes : « le milieu de la formation entend réagir au fait que le gouvernement puise dans les fonds publics pour créer un campus avec une seule entreprise privée. » Sont abordées en outre l’utilisation de fonds publics pour la formation de personnel pour une seule entreprise, la question de la confidentialité, etc. Dans sa section « Économie », Le Devoir (21 février) résume bien l’attitude générale : « Campus Ubisoft : stupeur et inquiétude dans le milieu. » Mais qu’en pense le premier milieu touché, le milieu universitaire ?
En tant qu’universitaires, notre analyse procède d’un tout autre point de vue, celui de l’autonomie de l’université en regard du pouvoir économique. Autrement dit, avant même des précisions sur les termes d’une telle entente ou de ses conséquences sur la libre concurrence, nous posons la question suivante : une telle association est-elle bonne pour l’université ? Et notre réponse est catégorique : selon les informations dont nous disposons actuellement (car biens des aspects de cette entente semblent encore à préciser), non seulement ce type d’association est néfaste, mais il risque également d’entraîner l’université vers un mode de fonctionnement qui mettra en péril son autonomie.
Avant d’expliquer notre position, qu’on nous comprenne bien sur un point. Nous ne nions pas le rôle de l’université dans la formation technique ou professionnelle, en sus de la formation fondamentale. Cette fonction est légitime et nécessaire, il va sans dire. Mais nous croyons, fermement, que la valeur à l’aune de laquelle toute décision doit être prise est celle de la liberté et de l’autonomie des universités.
L’association avec Ubisoft ne vise pas que la formation de personnel qualifié ; il s’agit d’un partenariat fort ambigu où circule l’idée d’un « campus Ubisoft » et de la mention d’Ubisoft sur les diplômes. Le changement en est un non de degré, mais de nature, puisque ce n’est plus une personne qui va se donner une formation à l’université, mais l’université elle-même qui entre dans l’aire de l’entreprise, et d’une seule de surcroît. Dans un tel contexte, il est à craindre que les paramètres de la formation soient davantage orientés en fonction de l’entreprise qu’en regard d’une formation universitaire élargie.
Or nous affirmons que l’université désigne, dans notre société, une institution qui se distingue par son autonomie et sa distance critique. Le savoir qui y est créé et transmis ne doit pas viser uniquement des fins rentables et à court terme et, pour cela, cette institution doit se tenir à une certaine distance des pouvoirs. Jadis, l’université était inféodée à l’Église ; ce n’était pas la peine de se libérer de cette contrainte pour aller se donner sans discernement au pouvoir économique. L’association avec Ubisoft nous paraît à cet égard une menace directe à la liberté universitaire, car elle n’offre pas l’assurance de cette autonomie nécessaire.
L’enjeu de cette question doit aussi être posé dans le présent contexte des discussions en ce qui concerne l’Accord général sur le commerce des services. D’intenses pressions sont faites pour inclure l’Éducation supérieure dans les accords commerciaux, ce qui soulève par ailleurs de tout aussi grandes craintes sur les conséquences d’une commercialisation de l’éducation. En faisant une telle entente avec Ubisoft, l’Université de Sherbrooke se place assurément dans une position de faiblesse si jamais elle voulait s’inscrire en faux contre l’éducation considérée au même titre que tout autre bien et service.
Toutes ces interrogations exigent de nous rappeler le principe suivant : l’université doit être un service public. La Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université aborde, lors de son Congrès qui a lieu aux deux ans, un thème jugé essentiel, et qui donne lieu à un document d’orientation. Au mois de mai 1997, la FQPPU se penchait sur « L’université comme service public ». Parmi les principes qui étaient évoqués dans le document, rappelons ceux-ci :
Le document sur l’université comme service public se conclut sur ces propos plus que jamais d’actualité : « Renoncer au caractère public de l’université ce serait la mettre au service d’intérêts particuliers de tous ordres, ce serait lui proposer d’abandonner sa nature et son rôle irremplaçables. »
« L’Affaire Ubisoft » n’est pas un partenariat comme les autres. En plus des problèmes liés à la concurrence et à la formation de personnel pour une entreprise plutôt que pour les besoins de la collectivité tout entière, ledit « Campus Ubisoft » constitue l’une des plus graves menaces à l’autonomie universitaire qui se puisse, car un seuil de non retour risque d’être franchi. Que l’Université de Sherbrooke, ou toute autre université, s’allie de cette manière à une entreprise, ou même à plusieurs, se délestant ainsi de son autonomie, est une atteinte fondamentale à la liberté universitaire. Nous affirmons donc que ce partenariat avec Ubisoft menace ce principe même de l’Université comme service public, qu’il n’offre nullement les garanties nécessaires de préservation de la liberté des universités et que, pour ces raisons de fond, il doit être relégué aux oubliettes.