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Notes - Faut-il reconstruire l'université québécoise?

Notes sur le colloque « Faut-il reconstruire l’université québécoise ? » organisé par la FQPPU et tenu à Montréal les 6 et 7 novembre 2008.

Par Bernard Courteau et Mario Nemirovsky pour l’APPRUS (Association des professeures et professeurs retraités de l’Université de Sherbrooke) 

- avec, en bleu, quelques ajouts de la FQPPU

 

 

Nous devons d’abord exprimer notre satisfaction d’avoir pu participer à cet excellent colloque qui nous a permis de nous replonger dans l’ambiance universitaire d’aujourd’hui. Nos collègues actifs débattent et se débattent dans une situation très difficile où le projet de loi 107 du gouvernement actuel menace de modifier profondément la « ligne d’autorité » dans les universités québécoises, en accroissant sensiblement la représentation externe de nature économique dans les conseils d’administration. Cette menace a coloré directement ou indirectement tous les débats du colloque.

Le grand intellectuel Guy Rocher, qui était président d’honneur du colloque, plaide dès la conférence d’ouverture pour l’équilibre entre la recherche et l’enseignement qui ne « devra pas être conditionné par le slogan l’économie d’abord, comme on l’entendra dans les prochains jours », et se prononce résolument contre la mercantilisation du savoir. Guy Rocher, qui a débuté sa carrière d’enseignant au début des années 1950 et qui, à 84 ans, enseigne toujours, est bien placé pour rappeler les cinq reconstructions de l’université québécoise : 1) la déconfessionnalisation (1950 – 1960) ; 2) l’explosion démographique, qui a entraîné une bureaucratisation ; 3) la syndicalisation (1960 – 1970), qui a donné plus de pouvoir au corps enseignant ; 4) le réseautage (1970 ), création de l’Université du Québec, de la CREPUQ, etc. ; 5) l’invasion de la recherche subventionnée (1990 ), avec les normes des organismes subventionnaires gouvernementaux ou privés. La situation actuelle est une sédimentation de ces cinq reconstructions et le mouvement va se continuer. L’Asie, qui est en mutation universitaire, est en avance sur nous. En conclusion, Guy Rocher dégage trois défis : 1) le développement des connaissances en sciences sociales et en sciences de la nature (la devise de l’Université de Chicago « Let knowledge grow more and more » est toujours actuelle) ; 2) l’arrivée d’une génération nouvelle de professeurs avec d’autres référents ; 3) la recomposition des rapports de pouvoir (entre les disciplines, entre les universités, concurrence universitaire). Enfin il rappelle les deux paradoxes de l’Université : 1) qui doit être fermée sur elle-même (dans sa bulle de recherche libre du savoir) et qui doit en même temps être ouverte sur le monde pour la formation de la main-d’œuvre, pour le développement de la société et de son patrimoine ; 2) qui doit être à la fois nationale et internationale, subventionnée par l’État mais ayant aussi une responsabilité internationale, particulièrement envers les sociétés émergentes du Sud. Guy Rocher termine par une profession de foi envers le syndicalisme des professeurs, qui doit s’insérer dans les rapports de pouvoir et développer une vision critique qui s’oppose à l’autosatisfaction des gestionnaires.

L’un des événements marquants du colloque fut le lancement d’une étude commandée par la FQPPU : «Enquête sur le corps professoral québécois : faits saillants et questions », réalisée par les chercheurs Nathalie Dyke et Frédéric Deschenaux. Un article de Louise Leduc est paru dans La Presse du 7 novembre avec pour titre : Les blues des profs d’université, et pour sous-titre : Une étude affirme que la moitié auraient songé à quitter leur emploi. Une des observations recueillies par les chercheurs donne une bonne idée de la perception que les profs ont de la situation actuelle : « On est passé de la Révolution tranquille à la régression tranquille ». L’enquête, menée auprès de 1 328 professeurs dans l’ensemble du Québec, révèle 1) que 49 % des profs ont déjà songé à quitter leur emploi ; 2) que 36 % sont insatisfaits de la vie intellectuelle de leur institution ; 3) que 25 % ont déjà eu un problème de santé psychologique lié à leur travail ; 4) que 52 % aiment l’enseignement et la recherche, mais penchent plus vers la recherche (12 % ont carrément dit qu’ils préféraient la recherche), mais malgré tout et paradoxalement, 77 % manifestent un taux de satisfaction global élevé ! Ce qui ressort aussi fortement est le « schisme » entre les administrateurs universitaires et les professeurs. Par contre, les relations avec les étudiants sont perçues comme étant très favorables (97 % des répondants), même si les profs ont certaines remarques négatives sur leurs étudiants : faible niveau de connaissances générales à l’entrée, anti-intellectualisme des étudiants qui ne veulent pas fournir l’effort nécessaire et perçoivent leurs profs comme des fournisseurs de services (la McUniversité). La conciliation travail-famille est difficile pour les femmes (10 % découragées d’avoir des enfants), les nouveaux profs consacrent 53 h par semaine au travail, contre 46 h pour les anciens. Un DVD de la FQPPU « L’Université québécoise : Recoller les morceaux » a aussi été lancé à l’occasion du colloque.

Nous nous contenterons dans la suite de quelques mots trop brefs sur les autres exposés du colloque. Dans « L’Université dans l’économie et la société du savoir : une mission sous tension - une nécessité d’innover », Céline Saint-Pierre (CEFRIO) voit la situation actuelle comme un « nouveau terrain de jeu » où « reconstruire » signifie « faire évoluer ». Elle fait remarquer que l’université dépend de deux ministères : celui de l’éducation et celui de l’économie, la pratique de la recherche universitaire étant considérée comme faisant partie d’un plan de développement économique. Elle souligne les tensions qui s’exercent : 1) le taux de diplômation devient important, ce qui entraîne une sélection à l’entrée et, donc, une diminution de la démocratisation de l’université ; 2) les programmes sont en compétition ; 3) les indicateurs de recherche prévalent sur les indicateurs d’enseignement. Elle suggère que l’Université s’occupe beaucoup plus de formation continue et de formation à distance.

Jean Bernatchez (UQAR) évoque deux visions : 1) celle de l’OCDE, « L’économie du savoir » (rapport de 1996) qui doit servir les intérêts nationaux dans une idéologie de la performance ; 2) celle de l’UNESCO (2005), « Vers les sociétés du savoir », plus proche de la politique de diversité culturelle. Depuis 1990, l’université n’est plus une tour d’ivoire à cause de la crise économique et de la mondialisation des marchés.

Dans « Regard vers l’extérieur : les courants internationaux et l’avenir de l’université », David Robinson (ACPPU) évoque les pressions économiques pour que l’éducation postsecondaire (EPS) soit considérée comme un produit d’échange par les organismes internationaux sur le commerce (GATT). En évoquant le cas de l’Australie, il craint que l’université ne devienne que le dispensataire de « just a rubber-stamping degree »,

Dans son cri du cœur « Vive la recherche libre ! », Andrée Lajoie (UdeM) attire l’attention sur le fait que les sujets de recherche imposés et la multidisciplinarité imposée conduisent à une concertation souvent artificielle et à de fausses équipes. Pour elle, la concertation est acceptable quand elle est choisie par le chercheur. Elle voit trois pistes de solutions : 1) augmenter le financement de base des universités ; 2) consacrer 50 % du financement de la recherche à la recherche libre ; 3) réaliser la recherche ciblée par des professionnels dans les ministères du gouvernement.

Dans « L’Université au service des entreprises : à qui faire confiance ? », Arthur Schafer (U. du Manitoba) rappelle les scandales des compagnies pharmaceutiques qui exercent, en accord avec les gestionnaires des universités, des pressions indues sur les chercheurs dont les résultats ne font pas l’affaire. Puisque le problème fondamental que posent les partenariats entre universités et entreprises privées en est un de conflit d’intérêt, Schafer propose simplement d’abolir ces partenariats. « Si, en tant que société, nous voulons que la science publique serve l’intérêt public, elle doit être financée par des fonds publics ».

Face à l’intention de certains organismes subventionnaires de développer des indicateurs des retombées de la recherche dans des milieux non-académiques, Diane Berthelette (UQAM) a présenté les constats et recommandations du Groupe de travail de l’Institut Santé et Société. Recommandations quant à l’importance relative des retombées, à la diversité de celles-ci et au fait que « les retombées de recherches menées par des chercheurs dont le salaire est de source publique devraient bénéficier avant tout à la société plutôt qu’à des intérêts privés ».

Nicole Boutin (présidente du Conseil supérieur de l’éducation (CSE), a présenté les positions du CSE sur la mission et le développement des universités québécoises (rapport du CSE, mai 2008). Elle réitère le triple volet de la mission universitaire : formation, recherche-création, service à la collectivité. Elle rappelle que le lien de confiance du public à l’institution universitaire est fondé sur les valeurs : autonomie universitaire, liberté académique, éthique et probité scientifique. Les défis proposés sont : 1) poursuivre la croissance de la scolarisation des 18 – 24 ans ; 2) équilibrer les trois volets de la mission ; 3) préserver l’intégrité de la mission face aux pressions extérieures ; 4) assurer toute la mission.

Dans « Financement et gouvernance », Michel Umbriaco et Alain Dupuis (Téluq – UQAM) font remarquer que l’IGOPP, la CREPUQ, le vérificateur général et le ministère de l’Éducation ont le même diagnostic managérialiste sur la gouvernance des universités : les professeurs ne sont pas vraiment aptes à assurer la « saine » gouvernance de leur établissement. Pour régler ce « problème », ils proposent : 1) de réduire l’importance des professeurs au CA des universités, pour rendre ce CA plus « indépendant » ; 2) de rendre le « dirigeant » imputable et implanter des indicateurs de performance mesurables ; 3) de rendre le dirigeant indépendant des professeurs ; 4) de renforcer la gouvernance formelle : autorité hiérarchique, plans et système de contrôle de performance, etc. Cette solution managérialiste va à l’encontre de ce que nous enseignent les sciences de l’organisation depuis 50 ans sur les organisations de services humains de type « professionnel », à la mission, aux moyens et aux résultats complexes, ambigus, intangibles, opaques, incertains et partiellement indéterminés. Dans de telles organisations, la réalisation de la mission repose sur l’exercice d’un jugement complexe par ceux qui font le travail. Le modèle collégial s’impose naturellement : la gouvernance est assurée par les porteurs de la mission que sont les professeurs.

Dans sa communication « Si l’Université perd son autorité sociale, avec quoi vaincra-t-elle l’ignorance? », Jean Bédard (philosophe) oppose la force (potestas) – qui fait intervenir la dissuasion, la rétribution et la manipulation – à l’autorité (autoritas) qui est, au contraire, fondée sur la compétence, le désintéressement et la sincérité. Autorité a même racine que auteur, qui désigne quelqu’un qui pense par lui-même. L’Université du Moyen-âge était fondée sur la collégialité, l’accessibilité, l’autonomie et l’ouverture intellectuelle. Ce modèle d’université est donc fondé sur l’autorité, germe de la future démocratie. Force et autorité sont contradictoires mais inséparables. L’abus de pouvoir, où les moyens ne sont plus au service des finalités, entraine une perte d’autorité. Mais il y a aussi un abus de non-pouvoir, appelé aussi lâcheté, qui consiste à ne rien faire face aux abus du pouvoir. L’éducation donne la capacité d’échapper à la force et c’est l’un des seuls antidotes contre les idéologies fermées. L’Université est donc, forcément, combattue par les pouvoirs qui tentent par tous les moyens de l’asservir. Dans la situation actuelle où se trouve l’Université, l’intelligence ne suffit pas, il faut aussi le courage.

L’historien Antoon de Baets (Université de Groningue aux Pays-Bas) a raconté l’histoire des 13 ans d’existence du Network of Concerned Historians (NCH), dont l’objectif est de former un pont entre la communauté des historiens du monde entier et les organisations internationales de défense des droits de l’homme se portant à la défense des historiens censurés ou persécutés dans divers pays répartis dans tous les continents. Le rapport annuel de 2008 contient des rubriques sur 83 pays. Chacun des 14 rapports annuels donne l’état de la persécution de la profession historienne dans le monde. Le site du NCH contient de nombreux documents pertinents à ses objectifs provenant surtout de l’ONU et de diverses cours internationales.

Dans L’affaire Noir Canada, Normand Mousseau (UdeM) met en évidence un cas grave de poursuite-baîllon contre des chercheurs. Suite à la publication en avril 2008 du livre Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique par la petite maison d’édition Écosociété, la multinationale canadienne Barrick Gold intente une poursuite, au Québec, en dommages moraux et punitifs de 6 millions contre l’éditeur et les auteurs Alain Deneault, Delphine Abadie et William Sacher. Deux mois plus tard, Banro dépose à son tour une poursuite de 5 millions en Ontario. Ces poursuites visent à forcer une entente hors cours et à imposer le silence sur l’affaire. Radio-Canada a d’ailleurs annulé toutes les entrevues avec les auteurs et tout projet d’enquête. Seul Le Devoir a parlé de l’affaire et encore pour ne mentionner que les questions de procédures. Cet exposé a sa place dans ce colloque puisqu’il s’agit d’un cas patent d’atteinte à la liberté académique qui appelle une réaction forte du milieu universitaire.

Le colloque s’est terminé par la suggestion d’un participant visant à organiser des États généraux de l’Université puisque « Les professeurs et la communauté universitaire doivent, encore une fois, reprendre en main le destin des missions de l’Université au Québec pour les soustraire aux influences indues du « Prince et de l’Église », qui se traduisent aujourd’hui par une croyance aveugle dans une idéologie de gouvernance sans réel fondement »

À cette excellente synthèse de MM. Courteau et Nemirowsky, nous ajoutons ces quelques mots sur les autres communications du colloque.

Pour leur présentation « Le travail professoral soumis aux impératifs de production : étude des effets pervers de la création prescrite sur la santé », Chantal Leclerc et Bruno Bourassa (Centre de recherche et d’intervention sur l’éducation et la vie au travail, Université Laval) y sont allés d’une improvisation théâtrale bien convaincante afin d’illustrer quatre situations critiques auxquelles sont confrontés les professeures et professeurs. Leurs sketches s’intitulaient : « Surcharge et éparpillement », « Tyrannie de la direction d’unité », « Faire de la recherche pour qui et pourquoi au juste ? », « Plaisirs et misères de l’enseignement ».

Si on est parfois porté à penser que l’herbe est plus verte dans le champ du voisin, James Rice (National Education Association), a démontré, chiffres à l’appui, qu’aux États-Unis, le corps professoral assiste à une précarisation croissante de l’emploi (diminution de la permanence à temps complet, augmentation des embauches à temps partiel et de l’engagement de chargés de cours). Alors que le nombre d’étudiants est en hausse, tout comme le coût de l’enseignement supérieur, les salaires des professeurs en dollars constants viennent à peine de dépasser le niveau de 1972 après avoir connu de longues années de stagnation et le soutien public ne cesse de décroître.

Dans sa communication sur « La gouvernance à l’épreuve de la gestion universitaire », Dorval Brunelle (UQAM) a souligné comment la nouvelle gestion publique jointe à l’internationalisation a mené à une fragmentation et à une centrifugation qui empêchent les établissements de faire face globalement aux enjeux de la mondialisation. Il a plaidé pour l’engagement dans une réflexion et une recherche afin de régénérer et de repolitiser le processus de prise de décision en milieu universitaire.

De son passage comme représentant étudiant au conseil d’administration de l’UQAM où il est arrivé une séance avant que n’éclate la crise que l’on sait, Simon Tremblay-Pepin retient qu’au-delà des pratiques comptables et du silence douteux de gestionnaires, c’est le manque de financement adéquat pour répondre à ses besoins d’espaces qui a fait plonger l’UQAM. Le projet de loi de la ministre Courchesne sur la gouvernance universitaire n’aidera en rien à prévenir d’autres cas semblables.

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