Cécile Sabourin, présidente
Fédération québécoise des professeures et professeurs d'université (FQPPU)
Pierre Lebuis, vice-président aux affaires externes
Fédération québécoise des professeures et professeurs d'université (FQPPU)
Nathalie Dyke
Chercheure indépendante
Montréal, 13 mars 2006 – À la suite du sommet pancanadien sur l'avenir de l'éducation postsecondaire qui s'est déroulé à Ottawa le 24 février dernier, il est impérieux de rappeler aux différents gouvernements, avant le dépôt de leur budget, l'urgence de procéder à un investissement majeur dans l'enseignement supérieur. Malgré l'arrêt des compressions budgétaires, les universités continuent d'être confrontées à un sous-financement chronique. Drastiquement coupés en 1994 suite à une réforme des programmes sociaux du gouvernement fédéral, les transferts aux provinces destinés à l'éducation postsecondaire devraient aujourd'hui être haussés de 4,9 milliards de dollars, une somme qui, pour une fois, fait largement consensus.
Depuis plus de dix ans, les universités fonctionnent en mode de rationalisation des ressources. L'effectif professoral a été réduit, de nombreux postes parmi les autres corps d'emploi ont été abolis et le nombre de cours offerts a été coupé. Cela a eu comme conséquences d'alourdir la tâche des professeures et professeurs et d'augmenter le nombre d'étudiants par groupe-cours. Dans la même foulée, la concurrence pour les « clientèles » s'est accentuée et les universités ont été encouragées à diversifier leurs sources de financement, entraînant un risque de dérive de leurs missions fondamentales en matière d'enseignement, de recherche et de service à la collectivité. Ce sous-financement affecte non seulement l'autonomie des universités face aux bailleurs de fonds publics et privés, mais touche aussi directement la liberté académique des professeures et professeurs et leurs conditions de travail.
Au cours des dernières années, le réinvestissement a pris la forme privilégiée d'un financement ciblé (chaires de recherche, Fondation canadienne pour l'innovation, etc.). Même s'il a permis de soutenir quelques secteurs de pointe et d'améliorer l'état des infrastructures de recherche (équipement, laboratoires, etc.), cette approche du financement n'a d'aucune façon contribué à redresser le piteux état des budgets de base des universités. Malgré une première phase de réinvestissement faite au début des années 2000, la situation est telle qu'il manque encore au moins 1000 professeures, professeurs dans le système universitaire québécois pour répondre adéquatement aux besoins de formation et de recherche.
Alors que le Québec et le Canada sont censés être en plein renouvellement du corps professoral, les embauches effectuées récemment sont nettement insuffisantes. Le Conseil supérieur de l'éducation estimait en 2003 que les universités québécoises allaient devoir recruter une moyenne de 614 professeures, professeurs réguliers par année jusqu'en 2008 afin de combler les nombreux départs à la retraite et répondre aux besoins d'une population étudiante en pleine croissance. De son côté, la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec (CREPUQ) avançait une moyenne de 1067 nouvelles embauches. Nous en sommes loin. L'effectif professoral actuel – 8765 membres en 2004 – ne rejoint même pas celui relevé dix ans plus tôt avant les coupures budgétaires massives.
Source : Enquête sur le personnel enseignant, CREPUQ, graphique fait par les auteurs.
En revanche, le nombre d'étudiants, notamment aux cycles supérieurs, n'a cessé de croître. Selon une étude de la CREPUQ, le ratio étudiants/professeur devrait aussi être restauré au niveau de 1994 afin d'assurer un enseignement et un encadrement de qualité auxquels les étudiants sont en droit de s'attendre. Or, l'insuffisance du nombre de professeures, professeurs réguliers a entraîné un recours accru à des chargées, chargés de cours embauchés comme substituts pour assumer, à certains endroits, plus de 50 % de l'enseignement au premier cycle dans des classes trop populeuses. Ce développement de l'université québécoise sur le dos d'une main-d'œuvre bon marché engendre une précarité aussi permanente qu'inacceptable et ne permet d'aucune façon de consolider le corps professoral régulier.
Douze ans de sous-financement ont eu des effets pervers sur le milieu. Comme les universités sont constamment à la recherche de financement, elles doivent se plier de plus en plus aux exigences des pourvoyeurs de fonds qui souhaitent aligner leur mission au développement économique de la société. Pour y arriver, une attention démesurée est accordée à un certain type de recherche scientifique dont on attend des retombées à court terme. Cette tendance a pris une telle ampleur qu'elle nuit à l'autonomie de l'institution universitaire et contribue à disloquer le lien entre les activités de recherche et d'enseignement, alors que ce lien est fondamental pour la qualité des services universitaires.
De leur côté, les professeures et les professeurs, en quête permanente de financement, sont devenus de véritables PME de la recherche universitaire. Contraints de travailler en réseau ou en partenariat, ils ont peu de choix que d'orienter leurs projets de recherche et leurs méthodologies en vue d'obtenir les fonds convoités. Le rapport entre les sources de financement et la recherche universitaire a toujours été complexe mais, à l'heure actuelle, il mérite d'être critiqué. Que sont devenues en effet la liberté académique et la création intellectuelle détachées des influences marchandes ?
Dans un contexte de compétition pour les budgets, les locaux et l'équipement, et même pour les étudiants gradués, la collégialité, censée être au cœur des rapports interpersonnels dans le milieu universitaire, se voit de plus en plus pervertie et détournée à des fins abusives. Le harcèlement, l'abus de pouvoir et l'épuisement professionnel sont des réalités. En 2004-2005, pour l'ensemble du réseau de l'Université du Québec, les antidépresseurs ont figuré au deuxième rang des réclamations les plus fréquentes soumises par les professeures, professeurs assurés et le nombre de prestations versées pour le remboursement de consultations auprès de psychologues a augmenté de 4,6 %. Depuis 2001, 55 % des causes d'invalidité au sein du corps professoral sont liées à des maladies du système nerveux et sensoriel. De nombreux départements sont présentement gérés par un corps professoral surchargé de travail et confronté à des exigences de rendement aberrantes.
À l'heure actuelle, l'éclatement de la responsabilité gouvernementale en divers ministères menace la cohérence des actions gouvernementales à l'égard du réseau universitaire. Soumis à des juridictions distinctes depuis 1999, l'enseignement universitaire relève du ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport, tandis que la recherche relève du ministère du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation. Cette dispersion des responsabilités tend vers une intégration croissante de la recherche universitaire au sein de la stratégie commerciale québécoise et ne fait qu'accentuer la vision utilitariste et dangereusement réductrice de la mission universitaire.
Les universités québécoises ont besoin aujourd'hui d'un engagement ferme et constant de la part du gouvernement du Québec afin qu'il mette à leur disposition des subventions stables sur un horizon de planification d'au moins cinq ans. Comme la formule de financement de l'État est principalement fondée sur l'effectif étudiant, les problèmes de financement du système universitaire ont conduit plusieurs établissements à toutes sortes de pirouettes pour augmenter les inscriptions, jusqu'à reconfigurer certains programmes de formation afin d'attirer de nouvelles « clientèles ». Le financement fédéral ciblé a aussi perpétué des iniquités entre les universités de petite et de grande taille, entre les disciplines et entre les sexes, alors que les fonds publics auraient dû servir à corriger cette situation dénoncée depuis de nombreuses années.
La FQPPU considère que le temps est venu de régler le problème du sous-financement du réseau universitaire. L'université doit demeurer un service public de qualité destiné au partage des connaissances, au développement de la fonction critique et de la recherche libre dans une société où la culture mérite une attention de premier ordre. Seuls des transferts fédéraux inconditionnels, récurrents et stables, que le gouvernement provincial s'engagera à verser aux établissements de l'enseignement supérieur, permettront aux universités québécoises de se développer dans le respect de leur mission de base.