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Le lock-out « évité » à l'Université de Sherbrooke : Un coup de force inacceptable qui ne doit plus jamais se reproduire

Pierre Hébert

Professeur, Université de Sherbrooke
Vice-président de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université (FQPPU)

Le mercredi 6 juin passera à l’histoire, non pas en raison de la finale de la coupe Stanley, mais bien parce qu’un vote déchirant s’est tenu ce soir-là à l’Université de Sherbrooke. Les quelque 400 professeurs relevant du Syndicat des professeures et professeurs de l’Université de Sherbrooke (SPPUS) étaient sans convention collective depuis le mois de novembre 2005. Je ne décrirai pas ici le chemin raboteux des négociations, et quiconque veut en savoir davantage peut consulter les sites syndical et patronal. 

Le 25 mai dernier, réunis en Assemblée générale, les professeurs souhaitent la poursuite de la négociation ; mais circule une rumeur de lock-out, suscitant étonnement et, surtout, incrédulité. Et de fait, ce jour-là même, la direction de l’U de S déclare, non au SPPUS mais aux journalistes de La Tribune, que si les offres patronales ne sont pas acceptées d’ici au 1er juin, la direction pourrait décréter un lock-out. L’incrédulité se mue en consternation. La confirmation du lock-out est faite officiellement à la table de négociation le 1er juin : celui-ci entrera en vigueur le 7 juin, sauf si un règlement intervient avant minuit, la veille. Dès lors, des négociations intensives conduisent à une entente de principe, conclue le 3 juin… mais rejetée par le Conseil syndical le 5 juin ! Toutefois, la décision ultime revient à l’Assemblée générale qui, le lendemain, accepte l’entente avec 68 % des voix, à deux heures du lock-out imminent. Affaire classée ? Non, affaire à dénoncer publiquement. Car, par delà les événements sherbrookois, c’est une institution séculaire qui a été bafouée par ce geste d’autorité inouï.

Qu’est-ce qui a été attaqué, ce soir du 6 juin ?

D’abord, le droit à négocier. Ayant décrété un lock-out sans commune mesure avec les exigences de la situation, la direction mettait sur les professeurs une pression indue et tout à fait incompatible avec la liberté qui doit caractériser la négociation. Par cette acceptation résignée de l’entente, les professeurs ont décidé de ne pas compromettre la session d’été et, par la suite, ont adopté une proposition qui réprouve la conduite de la direction de l’U de S. Cette stratégie a été dénoncée par plusieurs, et avec raison, comme le signe d’une Université qui mime l’entreprise privée. Il faut savoir, en effet, qu’aucune menace d’arrêt de travail ne se profilait, bien que la direction de l’U de S ait machiné ce lock-out préventif pour éviter, alléguait-t-elle, une grève à la rentrée de septembre. Cette seule manière d’agir est choquante, mais il y a bien plus.

Quel était le cœur du différend ? Ce n’étaient ni les salaires, ni d’autres conditions matérielles qui posaient problème. Au début de la négociation, le SPPUS s’était fixé deux objectifs principaux, touchant la gestion de l’université et le lien recherche-enseignement ; la direction de l’université a refusé de discuter de ces deux sujets (dont la propriété intellectuelle). Je n’aborderai ici que le premier, central pour l’avenir de l’université, et qui étale pleinement la gravité de ce lock-out. 

Ce que le SPPUS souhaitait clarifier au chapitre de la gestion, c’était la notion de « cadre académique ». Il faut savoir que, sous une étiquette apparemment peu excitante, cette notion qualifie le sens même de la gestion universitaire. En effet, l’une des caractéristiques essentielles de l’université est la collégialité, entendue comme le fait que la gestion est en très grande partie assurée par des professeurs qui, pour un certain temps, occupent des fonctions de direction. Cette collégialité désigne l’une des assurances que les dirigeants participent de la culture universitaire en défendant des valeurs comme, entre autres, la liberté académique, le développement critique de la connaissance et une conception de l’université comme service public. 

Depuis quelques années, d’institution publique l’université se mue en organisation visant l’auto-promotion dans un vaste jeu de concurrence qui instrumentalise la recherche et l’enseignement. Course aux subventions et à la « clientèle étudiante », promiscuité avec le secteur privé, développements immobiliers troublants représentent quelques-uns des signes de cette nouvelle finalité entrepreneuriale. C’est pourquoi de plus en plus se multiplient des postes de direction assumés par des « cadres non académiques », nouveaux marchands du temple ; et une telle situation met en péril cette collégialité qui distingue l’université d’entreprises vouées au rendement et au profit immédiats. Voulant clarifier cette question et éviter que des gestionnaires hors d’une carrière professorale continuent de proliférer dans les instances décisionnelles, le SPPUS visait à assurer l’identité même de l’université.

Le refus d’aborder la méthode de gestion collégiale, de même que le spectre d’un lock-out qui suivit, désignent de la part de la direction de l’U de S un déni inadmissible de participer à une discussion sur le type d’université que nous voulons préserver. Une telle fin de non-recevoir établit, clairement, qu’il n’est pas question d’inscrire la collégialité dans la convention collective et, implicitement, que la direction veut se garder ultimement les coudées franches à ce sujet. Ce que les professeurs souhaitent par contre assurer, c’est la pérennité d’une institution séculaire, à nulle autre pareille, et où la recherche et l’enseignement ne visent pas avant tout à former du personnel hautement qualifié pour un meilleur rendement économique, mais des citoyens compétents et éclairés. Et c’est pourquoi une gestion imbue des principes universitaires est au cœur de cette visée.

On sait que les pressions sont actuellement très grandes sur les universités pour qu’elles s’allient aux entreprises et contribuent à la richesse collective ; que l’on consulte à ce propos la stratégie d’innovation lancée par le Ministère du développement économique, de l’innovation et de l’exportation, rendue publique au mois de décembre 2006. Il va sans dire que les valeurs universitaires qu’auront les cadres orienteront leurs décisions vers une université soit liée aux exigences empiriques, soit orientée vers une vision plus large du rôle de la connaissance. Face aux dérives réelles des dernières années, le SPPUS et ses professeurs voulaient dire, haut et fort, que l’imputabilité n’est pas que de nature pécuniaire : nous sommes aussi imputables de ce que nous aurons fait de l’université dans les décennies à venir, et il importe dès maintenant de protéger nos valeurs collectives. Ce que le SPPUS et ses professeurs voulaient aussi dire, ce soir-là, c’est que l’université n’est pas une « entreprise comme les autres » : si une université « innovante » en partenariat avec le privé peut créer de la richesse à court terme, la préservation d’un climat de collégialité et de liberté dans l’enseignement et la recherche constitue par contre l’une des assises de la démocratie. Car, plus que jamais, nous voulons une université libre, dont la vocation culturelle et civilisationnelle prime les nécessités immédiates – ce que ses dirigeants doivent comprendre et, plus encore, promouvoir.

L’Université de Sherbrooke répète ad nauseam ses slogans d’audace et de leadership. Mais ces deux valeurs, comme des coquilles vides, n’ont de sens qu’en regard des contenus qu’on y met. L’audace du lock-out a dépassé les bornes et ce leadership belliciste compromet la mission universitaire dans notre société. Audace et leadership doivent être tempérées par une vertu supérieure : la mesure.

Ce qui s’est enfin passé, ce soir-là ? Une rupture de confiance s’est créée entre la direction et les professeurs ; et nous sommes nombreux à penser que ce coup de force ne fait qu’affermir notre détermination à poursuivre inlassablement la préservation des valeurs qui façonnent l’université à laquelle nous croyons et que nous aimons. Enfin, je le répète, ce malheureux épisode paroxystique participe de la dérive actuelle du milieu universitaire québécois. Ce 6 juin ne doit plus jamais se répéter, car c’est l’institution universitaire qui a perdu, le soir de cette finale de la coupe Stanley.

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