Par Pierre Hébert
Pour le Comité exécutif de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université (FQPPU)
En décembre dernier, le Ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation (MDEIE) rendait public le document « Un Québec innovant et prospère – Stratégie québécoise de la recherche et de l’innovation ». Rares ont été les commentaires défavorables et la stratégie a été saluée à l’unisson par le milieu économique ; il faut dire que plusieurs centaines de millions de dollars sont engagés dans la recherche en des temps où les institutions publiques, entre autres les universités, crient famine.
Cependant, le changement de fond que cette politique entraîne sur la nature de l’université québécoise a été à toutes fins utiles occulté, et cela même si le gouvernement québécois confine plus que jamais les universités dans un rôle qui contredit leur vocation sociale. En effet, cette politique réduit la recherche à sa contribution à l’économie et oblige les universités à participer à une logique de domination capitaliste.
Sans doute la plupart des Québécoises et des Québécois croient-ils que la recherche universitaire relève du Ministère de l’Éducation. Pourtant, tel n’est pas le cas : c’est en effet du Ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation que ressortissent la recherche et les organismes subventionnaires qui l’appuient. Cette incongruité a été maintes fois signalée, voire dénoncée, par divers intervenants du milieu de l’éducation.
Il convient également de savoir que cette politique sur la recherche et l’innovation se situe dans la filiation d’une stratégie que le premier ministre Jean Charest présente ainsi : « Dans L’Avantage québécois, notre stratégie de développement économique, nous avons affirmé le rôle essentiel de la recherche et de l’innovation. […] Dans Un Québec innovant et prospère, nous indiquons maintenant par quels moyens nous allons contribuer à atteindre ces cibles. » (Un Québec innovant et prospère, p. 5. Les références qui suivent sont tirées de ce document.)
Même si leur grand nombre s’expliquait en partie par l’élection de Stéphane Dion à la tête du Parti libéral, Michèle Boisvert écrit dans La Presse : « Rarement aura-t-on vu autant de journalistes pour une annonce à caractère économique ». Une annonce à caractère économique ?
La mystification est réussie : recherche et économie forment désormais un couple indissociable. En effet, la recherche s’insérant structurellement dans un ministère à vocation économique, il allait que soi que les ressources investies fussent désormais ciblées, « orientées en priorité vers les domaines qui revêtent un caractère stratégique pour le développement économique et les besoins de l’innovation » et « utilisées de manière à faire une place de choix à la valorisation et à la commercialisation des résultats de la recherche. (20) » En conséquence, les sciences humaines et sociales, qui regroupent quelque 40 % des professeurs, se voient accorder la portion congrue, tant dans le discours que dans l’appui pécuniaire : les organismes subventionnaires en nature et technologie (FQRNT) et en santé (FQRS) obtiennent une augmentation de 26 M$, et les sciences humaines et sociales (FQRSC), 7 M$.
Au cœur de cette politique se trouvent l’innovation et la valorisation. « L’innovation est la clé du développement économique et social des économies occidentales face aux économies émergentes » (5), devenant ainsi « la locomotive du développement économique et social du Québec. » (8) Quant à la valorisation, c’est-à-dire la commercialisation de la recherche, elle vise « à accentuer les retombées sur l’économie et l’emploi. » (7)
Depuis plusieurs années, la FQPPU s’inquiète des pressions faites sur les universités : prééminence de la recherche en groupe au détriment de la recherche individuelle, rapprochements risqués avec le secteur privé, valorisation accrue de la recherche qui entraîne des retombées économiques, etc. La présente stratégie québécoise sur la recherche cristallise toutes ces tendances, désormais reçues comme normales, autour des concepts d’innovation et de valorisation, tant il est vrai que, depuis quelques années, le gouvernement québécois conjugue régulièrement savoir et économie (voir en particulier L’Avantage québécois, 2005).
Il n’y a pas lieu de faire ici la critique de l’innovation ; d’autres l’ont déjà bien étayée, et nous renvoyons par exemple à l’analyse de Chantale Lagacé (Argument, printemps-été 2006). L’innovation y est analysée selon les points de vue épistémologique et organisationnel, de même qu’en regard des finalités de l’université et de la recherche. Notre inquiétude porte surtout, ici, sur le rôle qui est attribué aux universités dans le cadre de cette politique structurante.
Lors d’un colloque organisé par la FQPPU sur la recherche et les partenariats, en 1998, Guy Rocher notait, dans son allocution d’ouverture : « J’ai dit plusieurs fois que, dans l’université catholique que j’ai connue au début de ma carrière de professeur, les interventions des autorités religieuses, réelles bien sûr, étaient cependant minimes et limitées en comparaison de ce que nous connaissons aujourd’hui de la part des organismes étatiques. » (Université, mai 1999) La pertinence d’une telle observation est encore plus grande, huit ans plus tard. Le gouvernement du Québec, par cette politique du MDEIE, s’arroge la définition de l’identité de l’université québécoise qui n’est pas celle à laquelle nous croyons et que nous défendons comme fédération et comme universitaires. Car, en définitive, par delà les concepts dogmatiques utilisés, c’est bien de cela dont il s’agit : la maîtrise du pouvoir de définition.
Dans cette politique, le gouvernement québécois ébranle doublement l’autonomie de l’université. D’une part, il réduit la recherche en lui assignant pour principal objectif de « prospérer dans la nouvelle économie mondiale » (5) en favorisant « la recherche orientée, qui présente un fort potentiel sur le plan des retombées » (10), dans les « domaines jugés prioritaires pour le Québec » (22) ; d’autre part, il lie résolument l’université à l’entreprise privée dans cette quête commune : « […] il faut maintenant mettre davantage à contribution l’ensemble des partenaires des milieux de la recherche universitaire, de l’industrie et de l’État, pour accélérer le développement d’une économie déjà fondée sur le savoir. » (8)
Mais l’atteinte est plus grave encore. Par cette politique, l’université devient l’instrument de la volonté de puissance du gouvernement qui, pour sa part, défroque de sa fonction d’arbitre, de « modérateur » et agit plutôt à titre de porte-voix du monde économique. Cette instrumentalisation mérite que l’on s’y arrête plus longuement, car elle s’infiltre au cœur même du rôle de l’université dans notre société et convertit le savoir en outil de pouvoir.
Nous sommes en effet, répète-t-on à l’envi dans cette politique, dans l’ère de l’économie du savoir. Le ministre Bachand pose d’entrée de jeu le moteur de ce système : « La compétitivité de l’économie passe par la recherche et l’innovation. Le fait est maintenant reconnu. » (7) La compétitivité anime concrètement la volonté de puissance au cœur de cette économie : il faut sans cesse être plus innovant, plus performant que les concurrents. Autrement dit, la prémisse de cette politique est que nous serions les acteurs d’une guerre intellectuelle dont la finalité est de faire partie des « petits pays gagnants dans l’économie du savoir […]. » (13) Cette téléologie qui vise une victoire par le savoir est en principe sans fin, puisque le concurrent vise aussi à acquérir plus de puissance ; mais elle est aussi destructrice, car elle entraîne une surproduction et une surconsommation de biens et de services. La face cachée de ce que cette politique appelle « prospérité » est une utilisation des citoyens et de leurs institutions pour des fins de positionnement avantageux dans l’économie mondialisée.
La compétitivité est au cœur du capitalisme mondialisé. Nous constatons cette réalité et nous devinons aisément que, en sous-texte dans cette politique du MDEIE, la nécessité de rivaliser avec d’autres pays dont l’économie connaît une croissante fulgurante impose des solutions efficaces ; par contre, nous refusons le détournement de l’université en vertu des seules exigences de l’économie. On voudrait que les universités battent la marche dans cette avancée de la puissance ? Qu’elles soient un acteur majeur dans l’instauration de la rationalité technique ?
La politique du MDEIE vise à instaurer des universités principalement adaptées aux besoins économiques actuels, des « universités-réalité » en quelque sorte. En effet, l’on promeut désormais des universités loin de leur (prétendue) tour d’ivoire et qui participent entièrement à la logique du monde empirique. Ces universités-réalité seraient ainsi entièrement soumises à la logique immanente du « progrès » économique ; autrement dit, comme l’écrit Luc Ferry : « Il faut que le projet des Lumières soit intégré dans le monde de la compétition, pour ainsi dire “ enchâssé ” en lui de sorte que le moteur de l’histoire, le principe de l’évolution de la société […] cesse d’être lié à la représentation d’un projet, d’un idéal, pour devenir le seul et unique résultat de la compétition pour elle-même. »
Voilà où nous en sommes désormais, et voilà ce que cette politique assigne comme rôle à l’université québécoise. Depuis plusieurs années, la FQPPU défend l’institution universitaire comme service public où l’enseignement et la recherche, indissociables, visent la conservation, la transmission et la création du savoir critique. Cette quête de la connaissance est inséparable de celle du sens, qui ne se conjugue pas qu’au futur innovant. Or, enserrés dans cette immanence productiviste qui éteint toute vision élevée de l’université, nous risquons de détruire le rôle civilisationnel de cette institution unique dans notre société. « La tendance actuelle à la disparition de la tension entre l’idéalité et l’empirie au profit d’un univers unidimensionnel de l’efficacité […] est une manifestation extrêmement forte de la déshumanisation qui nous menace. » (Michel Freitag, « L’université aujourd’hui », 328) L’université comme « intellectuel collectif », selon l’heureuse expression de Jacques Pelletier, n’a pratiquement plus aucun rôle à jouer dans cette politique du MDEIE.
C’est bien d’une mystification qu’il s’agit ici, car sous les applaudissements nourris des acteurs économiques, l’université subit actuellement l’un des plus forts remaniements structurels des dernières années. Sa fonction, son identité même sont en jeu. La FQPPU s’inquiète, plus sérieusement que jamais, sur le sort qui attend cette institution essentielle au développement intégral de notre société, développement qui doit prendre en compte non seulement l’économie, mais aussi et surtout l’établissement de la justice, la protection de l’environnement, la connaissance des cultures et, pourquoi pas, la recherche de la paix mondiale. Ce n’est pas le chemin proposé dans cette politique qui nous y mènera. En 1997, dans son document L’université comme service public, la FQPPU voyait l’urgence d’une définition de l’institution universitaire : « Le point d’ancrage et le socle de cette définition, c’est l’université au service de toutes et de tous, l’université du bien commun et du patrimoine collectif, l’université de la réussite et de la qualification, ce n’est pas l’université-client, c’est l’université-citoyen. Cette définition qu’il faut élaborer et proposer, c’est l’université comme service public. » Aujourd’hui, cette définition est plus que jamais à protéger.
Professeur au Département des lettres et communications de l’Université de Sherbrooke et secrétaire de la FQPPU, Pierre Hébert est spécialiste de la censure et littérature. Il signe avec Yves Lever et Kenneth Landry le Dictionnaire de la censure au Québec – Littérature et cinéma, paru en 2006 et est notamment coauteur avec Élise Salaün de Censure et littérature au Québec. Des vieux couvents au plaisir de vivre, 1920-1959, couronné en 2004 du Prix Gabrielle-Roy de l’Association des littératures canadienne et québécoise.
Source : Secrétariat FQPPU (514) 843-5953
Janvier 2007