Lecture critique de la Politique québécoise de la science et de l’innovation : «Savoir changer le monde»
Comité exécutif de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université
Mars 2001
SAVOIR CHANGER LE MONDE
LA POLITIQUE QUÉBÉCOISE DE LA SCIENCE ET DE L’INNOVATION
Une lecture critique faite par l’Exécutif de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université
Le ministre de la Recherche, de la Science et de la Technologie a récemment présenté sa Politique scientifique pour le Québec. Dans un document de 169 pages, intitulé Savoir changer le monde, la Politique s’articule autour de trois grands thèmes : le savoir, la recherche et l’innovation. Cet énoncé fait suite à un projet publié en juin 2000, qui a donné lieu à une Commission consultative itinérante et a fait l’objet de nombreux commentaires. Selon le ministre, le présent énoncé de politique adopté par le Conseil des ministres incorporerait l’ensemble des commentaires et remarques formulés par les groupes et les individus qui ont réagi au projet de l’été dernier. Ce n’est pas l’avis de la FQPPU qui constate plutôt que le texte de la Politique reprend essentiellement la même approche que celle proposée dans le projet et que les idées qu’il contient ne témoignent toujours pas d’une ouverture et d’une vision suffisantes pour un document de cette importance. Entre autres choses, la Fédération constate que, selon l’esprit de cette Politique, la fonction de l’Université se résume à un rouage dans une mécanique visant de plus en plus l’exploitation du savoir. Dans ce contexte, le rôle des professeurs est assimilé à celui de producteur dont la marchandise n’a de valeur que si elle est immédiatement utilisable par le marché, et dont la production doit, de toutes façons, être cédée à l’exploitation, y compris la propriété intellectuelle qui la coiffe. En fait, cette Politique ne concerne pas la science, ni la recherche, elle se consacre tout entier à l’innovation. L’innovation comme signe de pouvoir, comme source de richesse et comme témoignage de réussite.
Le premier chapitre se résume à une longue présentation des intentions de cette Politique et du lien qui existe avec les démarches antérieures du gouvernement du Québec en cette matière. Selon le Ministre, la finalité de cette Politique est de contribuer à l’amélioration des conditions de vie des individus, en assurant le développement des connaissances nécessaires à la croissance économique, au progrès social et à l’enrichissement culturel. Ainsi, en soutenant l’innovation, la Politique scientifique participe directement à l’activité économique, à la création d’emplois sur tout le territoire, de même qu’à l’amélioration des services et à la solution des problèmes sociaux. Pour matérialiser les intentions contenues dans la Politique, la stratégie fait appel aux schémas d’organisation à la mode : la mise en réseau, les partenariats intersectoriels, l’arrimage aux politiques gouvernementales, l’ouverture sur le monde et la vigilance critique. À ce niveau, on constate qu’une des grandes prétentions de la Politique est de pouvoir établir une concertation efficace et multiniveaux entre les nombreux ministères et organismes concernés par l’innovation.
Le deuxième chapitre consacre vingt pages à situer le Québec par rapport au Canada et au reste du monde en matière d’activités scientifiques et de productions innovantes. On y apprend, par exemple, qu’en ce qui concerne les dépenses intérieures de R-D par rapport au PIB, le Québec, à 2,09 %, talonne l’Ontario, mais devance la moyenne canadienne (1,69 %), loin cependant derrière les pays de l’OCDE (2,23 %) et ceux du G-7 (2,47 %). En cette matière, l’État du Québec vise à rejoindre le niveau d’investissement en recherche observé dans les pays du G-7 (2,47 %) à l’horizon 2006-2010. Quant à l’origine de ce financement au Québec, le document prétend que les deux tiers des quatre milliards de dépenses effectuées en R-D en 1998 émanent de l’entreprise privée. Pour ce qui est de la recherche en milieu universitaire, on rappelle qu’avec 100 000 publications répertoriées entre 1980 et 1999, le Québec produit environ 1 % de la science mondiale et il se situe au 22e rang dans le monde. Plus spécifiquement, le taux de réussite des Québécois auprès des grands organismes subventionnaires nationaux indique qu’ils occupent une part plus grande que leur poids démographique. Ainsi, entre 1991 et 1999, les sciences de la santé se sont maintenues autour de 33 %, les sciences pures et appliquées ont progressé de 20 à 25 %, alors que les sciences humaines et sociales ont régressé de 35 à 29 % des subventions de recherche accordées au Canada.
Dans ce contexte, le Québec s’intéresse vivement à favoriser l’innovation en exploitant le mieux possible l’excellent potentiel de recherche qui existe ici, principalement en milieu universitaire, et surtout dans les domaines de la santé et des sciences naturelles et du génie. À cet effet, un important capital de risque est disponible aux entrepreneurs, à un niveau qui correspondrait à la moitié du total canadien. Paradoxalement cependant, on observe qu’un faible nombre d’entreprises privées se consacrent à la recherche, dans des domaines fort restreints et qu’elles sont, pour la plupart, concentrées dans la région métropolitaine. Finalement, on constate que l’entreprise québécoise est surtout du type PME, qu’elle est relativement peu impliquée dans des activités de R-D, que cette implication tend à diminuer au cours des dernières années et que son ouverture sur le monde demeure plutôt modeste.
Sans le dire, ce chapitre fait la démonstration qu’à tous égards, la recherche de calibre international au Québec ne se pratique essentiellement qu’en milieu universitaire. Même si certaines entreprises y sont impliquées, l’essentiel du bassin des connaissances et des savoirs sur lequel repose le projet d’innovation de la Politique se trouve dans les universités. Pour cette raison, en matière de recherche, la Politique ne s’intéresse qu’à ce qui peut donner lieu à l’innovation, et ce, dans tous les domaines du savoir, aussi bien en santé qu’en sciences et génie, en sciences humaines et sociales ou en gestion.
Le troisième chapitre concerne le savoir, mais il devrait plutôt s’intituler connaissance ou culture. En effet, le texte se consacre à rappeler les principaux vecteurs de transmission des connaissances dans une société moderne, en insistant sur certains aspects particuliers de leur action. Ici, la Politique pèche grandement par défaut en ce qu’elle se limite à ne considérer que la seule dimension scientifique de la culture et des connaissances. Les autres aspects sociaux et culturels ne font pas partie de la démarche. Dans son optique réductrice, la Politique prône le développement des moyens de diffusion pour assurer une maîtrise sociale de la science et de la technologie. Cette diffusion s’articulant principalement dans le milieu scolaire, à l’élémentaire et au secondaire, de même que dans les organismes de loisirs et de vulgarisation scientifique.
Pour soutenir cette démarche, la Politique crée SCIENCE ATOUT, un mécanisme interministériel, impliquant pas moins de 10 ministères appelés à gérer, en concertation, cette entreprise vouée au soutien d’organisations médiatrices, à la diffusion et à l’appropriation de la science et de la technologie dans le public, au rayonnement international de la culture scientifique, au développement d’outils d’information et de formation et à la diffusion de l’information scientifique dans les médias. Ensuite, la Politique renvoie au ministère de l’Éducation la responsabilité d’améliorer la réussite scolaire en sciences, d’assurer la formation adéquate des enseignants du secondaire en sciences, en nombre suffisant, et de promouvoir auprès des jeunes les carrières scientifiques et technologiques.
Dans ce même chapitre, la Politique rappelle, à juste titre, l’amélioration récemment apportée au programme de bourses au mérite FCAR et laisse entendre que leur nombre pourrait augmenter. Finalement, la Politique prétend que la qualité de la main-d’œuvre pourra être améliorée grâce à de meilleures prévisions des besoins du marché, par des recours plus nombreux aux stages en entreprises, par le développement de programmes courts au niveau supérieur et par la formation continue relative à la législation du travail. En ces matières cependant, aucun moyen concret n’est proposé et encore moins de financement avancé. Pas plus, d’ailleurs, pour le développement de la formation en ligne au sujet de laquelle on se contente de rappeler que le Gouvernement facilite l’acquisition du matériel et qu’il compte « appuyer la constitution de réseaux d’entreprises et d’institutions québécoises capables d’engendrer de telles expérimentations et d’en assurer une large diffusion. »
Dans ce chapitre, la FQPPU est d’avis que le Ministre rate une belle occasion d’apporter une contribution significative aux problèmes fondamentaux qui affligent le monde de l’éducation au Québec. Dans ce domaine, en effet, il faut s’attaquer à l’ensemble de la question de la réussite scolaire et non seulement à la seule portion qui concerne la science. Il faut que nos programmes d’étude, à l’élémentaire et au secondaire, ne visent pas spécialement la formation scientifique, mais qu’ils favorisent plutôt l’acquisition des valeurs et des attitudes qui incitent les jeunes à poursuivre leurs études au plus haut niveau et à les réussir. Ces valeurs sont aussi simples que le sens de l’effort, la rigueur et la réflexion critique.
Le cinquième chapitre traite spécifiquement de la recherche en milieu universitaire, incluant la recherche clinique et la contribution apportée par le milieu collégial. Bien que la problématique de la recherche universitaire soit assez bien exprimée et que les principaux problèmes qui l’affligent soient correctement identifiés, on observe une dérive importante quant aux solutions qui sont proposées, pouvant aller jusqu’à des prises de position contradictoires.
Tout d’abord, la Politique confirme l’importance de la recherche comme source première du savoir et elle réaffirme avec raison que tous les types de recherche doivent être encouragés et soutenus. Cependant, une fois ces beaux principes énoncés, la Politique prend résolument parti en faveur de la seule recherche appliquée, surtout dans le domaine de la santé, ensuite en sciences naturelles et génie, puis en sciences humaines, mais à certaines conditions. Le sixième chapitre s’avère particulièrement instructif à ce sujet. À cet égard, il n’est sans doute pas inutile de rappeler que la FQPPU ne s’oppose absolument pas à la pratique de la recherche appliquée à l’université. Cependant, la Fédération ne peut accepter de voir la recherche universitaire réduite à un rouage économique, comme le fait trop souvent la Politique.
Pour ce qui est de l’essence même de l’activité recherche en milieu universitaire, la Politique reconnaît que le sous-financement des dernières années s’est traduit par une diminution de 1045 postes de professeurs en cinq ans dans les universités au Québec, une perte de plus de 11 % des effectifs de l’année 1990. Pour rattraper cette perte, la Politique renvoie essentiellement la responsabilité au ministère de l’Éducation, dont on sait par ailleurs que la Politique de financement n’inclut pas spécifiquement cette dimension. En cette matière, la Politique scientifique rappelle le programme spécifique de Professeurs-chercheurs FCAR et le programme des chaires canadiennes qui produiront respectivement 125 et 571 postes de professeurs dans les universités québécoises au cours des cinq prochaines années. La Politique oublie cependant de mentionner que ce nombre de nouveaux postes ne suffira même pas à remplacer pendant cette période les départs à la retraite d’un corps professoral vieillissant, et surtout, elle néglige de traiter des conditions d’attribution de ces postes dont l’orientation et la teneur sont établies par des mécanismes qui échappent au contrôle universitaire. En outre, cette pratique que la Politique veut encourager conduit inévitablement à l’existence de professeurs à statut particulier à qui l’on demande par ailleurs de s’intégrer pleinement dans des unités qui n’ont parfois même pas eu voix au chapitre de leur sélection. Dans ces conditions, il est évident que non seulement la relève du corps professoral ne suit pas le rythme de l’attrition, mais en plus, les solutions proposées dans la Politique impliquent une dangereuse perte d’autonomie des universités sur cette dimension fondamentale de leur mission et elle comporte un risque important de friction dans un corps professoral invité par ailleurs à pratiquer concertation et coopération.
La section suivante de ce chapitre est consacrée à l’analyse de certaines situations particulières où se pratique la recherche. On s’inquiète notamment de la diminution constante du nombre d’artisans en recherche dans le domaine de la santé et l’on propose des moyens spécifiques visant à rétablir la situation par augmentation des effectifs. Ensuite, on s’intéresse à la recherche dans le milieu collégial, et l’on propose des moyens spécifiques pour augmenter et stimuler cette contribution, même après avoir constaté que cette dimension de la recherche au Québec ne concernait que 26 personnes en 1998-99. Finalement, la Politique s’inquiète, à juste titre, des conditions précaires dans lesquelles se trouve l’ensemble du personnel de soutien et les professionnels qui se consacrent à la recherche en milieu universitaire. Cependant, pour améliorer cette situation, la Politique se contente de renvoyer à la majoration des frais indirects qu’elle propose dans la section suivante, mais qui seraient versés aux universités, et non aux équipes de recherche, pour couvrir les frais généraux d’administration, d’infrastructure et de services de base. Il faut toutefois saluer cette intention annoncée par la Politique de généraliser l’attribution de frais généraux de 40 % à toutes les subventions de recherche qui émanent d’organismes basés sur un jugement de pairs. Dans la même veine l’intention de financer des infrastructures majeures de recherche et les espaces correspondants est une annonce intéressante, même si on n’en connaît, ni le domaine d’application, ni l’implication financière.
Le chapitre se termine sur un projet de refonte du système de financement de la recherche universitaire. On note ici une volonté très nette de s’enligner sur l’organisation fédérale qui intervient également d’une façon importante dans ce domaine. Ainsi, la Politique annonce que les organismes voués au soutien financier de la recherche passeront de deux à trois, et leur vocation respective sera redéfinie. Le Fonds FCAR se limiterait désormais au seul domaine des sciences naturelles et du génie, alors que le CQRS deviendrait un Fonds à part entière, dédié aux sciences humaines et sociales de même qu’aux arts et aux lettres. Pour sa part, le FRSQ continuerait à s’intéresser au domaine de la santé, mais dans une perspective plus large, à la façon des nouveaux Instituts de recherche en santé du Canada Finalement, la Politique nous apprend que ces trois organismes voués au soutien de la recherche devraient veiller à répondre aux besoins qui émanent des universités, mais aussi des collèges, de l’industrie, des ministères et des organismes publics concernés. Pour ce faire, la Politique annonce une intention d’augmenter les budgets consacrés à cette fonction et elle crée un lieu de concertation contenu dans une conférence des présidents des fonds de recherche du Québec.
La composante la plus importante du texte de la Politique scientifique se trouve dans le chapitre cinq consacré à l’innovation. Cette dernière est présentée comme une exigence absolue pour toutes les organisations, y compris dans le domaine social, qui repose essentiellement sur la consolidation et la multiplication des interfaces entre les producteurs et les utilisateurs des connaissances. Le corollaire de cette position adoptée par la Politique serait que la recherche, productrice de savoirs, n’a de valeur que dans la mesure où elle sert les utilisateurs.
Partant du constat que parmi les pays de l’OCDE, le Québec présente le taux de R-D réalisé en milieu universitaire parmi les plus élevés par rapport au PIB, la Politique s’estime fondée d’insister pour valoriser davantage les résultats de la recherche universitaire, tant du point de vue des transferts que de l’exploitation commerciale. À cette fin, sous l’impulsion de VRQ, une société de valorisation et de soutien à la recherche appliquée créée et financée par Québec, des entreprises de valorisation sont formées pour favoriser une plus grande exploitation commerciale des résultats de la recherche universitaire. Ces entreprises à but lucratif font l’objet d’un soutien financier public de 200 M$ qui devrait être complété par un financement privé équivalent provenant de capital de risque. Hors, dans la pratique, l’on constate qu’il n’en est rien et que la contrepartie du financement public est plutôt laissée à la charge des universités associées à ces entreprises de valorisation. Même si elle reconnaît que, selon l’expérience américaine, ce type de démarche d’exploitation de la recherche est susceptible de produire un rendement que d’environ 1,1 % du capital investi, la Politique se permet d’engager les universités dans de telles dépenses qui ne sont rien d’autre qu’un soutien à l’entreprise privée. Ainsi, en vertu de ce mécanisme, il est manifeste, qu’encore une fois, le secteur public assume les risques de la démarche et le privé empoche les profits.
Cependant, cette exploitation de la recherche universitaire ne saurait se faire sans s’accaparer les résultats d’une démarche intellectuelle qui constitue une des raisons d’être de l’Université. Or, cette démarche intellectuelle s’accompagne d’un outil de reconnaissance appelé propriété intellectuelle (PI). La Politique en reconnaît l’existence, la valeur et l’appartenance, mais elle constate qu’en général, ces questions représentent des irritants pour l’exploitation commerciale des résultats de la recherche universitaire. Qu’à cela ne tienne, la Politique règle le problème en imposant que toute PI soit d’office cédée à l’université qui, elle-même, la transférera aux sociétés privées de valorisation avec lesquelles elles sont associées par contrat. Qui plus est, sans égard à la liberté académique ou à l’autonomie universitaire, la Politique impose aux universités et aux chercheurs de céder leur propriété intellectuelle, sous peine de se voir couper le financement public de soutien à la recherche, et cela par voie de réglementation ou de législation s’il le faut. Ainsi, en vertu de cette approche, toutes les universités adopteraient une même politique de récupération de la PI, au détriment des ententes et pratiques qui peuvent exister à l’effet contraire dans nos établissements, et dont certaines sont inscrites dans les conventions collectives.
La Politique s’intéresse ensuite aux liaisons qui devraient exister entre les acteurs de l’innovation. Après avoir identifié quelques organismes qui s’intéressent à établir des liens entre le milieu de la pratique et celui de la production des connaissances, le texte s’attarde au cas particulier des incubateurs d’entreprises qui se situent souvent en milieu universitaire, et dont l’intervention permettrait de faire passer le taux de survie des nouvelles entreprises de 30 % à 85 %, moyennant un encadrement suivi pendant cinq ans. Pour appuyer les phases de liaison et de transfert, la Politique propose la création d’INTERFACE, un mécanisme interministériel et une provision budgétaire pour appuyer les organismes qui s’y consacrent. Encore ici, cet organisme de concertation serait géré conjointement par les douze ministères concernés ???
Dans une section consacrée aux entreprises, le texte fait de nouveau la constatation que l’économie du Québec est principalement formée de PME pour lesquelles la R-D n’est pas une composante importante. En fait, l’on confirme que l’essentiel de recherche industrielle demeure l’apanage de quelques grandes entreprises qui oeuvrent dans des domaines fort limités et se situent presque toutes dans la région métropolitaine. Dans ces conditions, la Politique doit admettre que la recherche et l’innovation de l’industrie québécoise demeurent tributaires du milieu universitaire, d’où le lien obligé entre ces deux milieux et les contraintes imposées par la Politique pour augmenter le nombre et l’intensité des démarches entre l’université et l’entreprise privée. D’ailleurs, la Politique reconnaît ici que l’apport du milieu universitaire en faveur du privé ne concerne pas exclusivement le monde de la santé et des sciences, mais il implique aussi, les sciences humaines et sociales, de même que les sciences de la gestion, dans la mesure, cependant, où ces contributions servent les besoins d’innovation des entreprises et organismes. Pour soutenir cette démarche de compétences mise au service de l’innovation, la Politique crée un autre organisme de concertation semblable aux précédents, INNOVATION.INC qui serait géré conjointement par les onze ministères impliqués.
Pour faire bonne mesure, le chapitre se termine en abordant l’innovation dans les organisations, ce qui impliquerait surtout les sciences humaines et sociales. En ce faisant, la Politique cherche à combler une lacune historique en faveur du transfert des connaissances du domaine des SSH vers les organisations publiques, sociales et communautaires. Plusieurs de ces innovations sociales consistent en l’amélioration d’une approche, d’une pratique, d’un procédé ou d’un service en vue du développement social et du mieux-être de la population. Dans ce contexte, selon la Politique, l’innovation organisationnelle deviendrait un passage obligé, comme c’est le cas en milieu industriel. De nouveau, un même type de mécanisme interministériel de concertation est mis en place, sous l’appellation INNOVATION.ORG, pour augmenter la capacité d’innovation des organisations publiques, sociales et communautaires. La gestion conjointe de cet organisme relèverait des quatorze ministères impliqués ; ce qui permettrait, espère la Politique, que Gouvernement intervienne avec cohérence, afin de cerner les meilleures approches pour encourager l’innovation dans les organisations.
Le document se termine par un mince chapitre consacré au suivi de la Politique, à l’intégration des régions et aux aspects internationaux de la recherche et de l’innovation. Il est très encourageant de constater que les auteurs aient pensé à ces dimensions importantes d’une telle politique, d’autant plus que cet aspect ne figurait pas dans l’avant-projet de l’été dernier. Malheureusement, cependant, nous devons constater que pour traiter ces sujets, les auteurs ont manqué de souffle et d’imagination. Ainsi, on annonce que le Gouvernement mettra en place l’Observatoire Réseau, chargé d’encadrer et d’enrichir les activités de veille en recherche et en innovation, de même que d’assurer la concertation des ministères et organismes actifs en ces matières. Parmi les moyens à mettre en œuvre figure une meilleure exploitation des données de l’Institut de la statistique du Québec, l’amélioration les dispositifs de veille et de prospective et l’élaboration du nième répertoire des compétences en recherche universitaire.
Ensuite, moins de trois pages suffisent à cerner la problématique des régions, et, de son côté, l’aspect international de la Politique fait l’objet de deux pages de textes et tableaux. En matière de régions, la Politique annonce son intention d’appeler à la mobilisation pour orienter le développement des potentiels régionaux en matière de recherche et d’innovation. À cet égard, le texte illustre le propos de la Politique par deux exemples particuliers, les régions de … Montréal et de Québec. Bien sûr, un tableau rappelle que des travaux scientifiques et technologiques de haut niveau ont aussi vu le jour dans plusieurs régions du Québec et qu’il importe de miser sur ces acquis, mais on ne dit pas comment.
Finalement, le texte se termine par l’énoncé de quelques lieux communs sur les mérites du positionnement international. On rappelle que les partenaires principaux se situent aux États-Unis, notamment en Nouvelle-Angleterre et en Europe, principalement en France. Sans donner d’autres détails, la Politique annonce un programme de soutien aux initiatives internationales de recherche et d’innovation visant à favoriser le partenariat, le rayonnement, les transferts technologiques, la coopération et les rencontres ciblées.
Longtemps attendue, la Politique québécoise de la science et de l’innovation prend la relève d’orientations qui avaient été énoncées dans les années 80. Certains trouvent dans ce document une grande satisfaction à leurs attentes, alors que d’autres restent sur leur faim. C’est le cas, dans une large mesure, du monde universitaire, notamment la FQPPU, qui se reconnaît peu dans cette orientation presque exclusivement fondée sur l’innovation. À cet égard, la Politique succombe trop facilement aux tendances modernes de confondre recherche et innovation et d’évaluer l’activité intellectuelle à l’aulne de l’applicabilité immédiate. En ce sens, il est regrettable qu’un ministère spécifiquement consacré à la recherche n’ait pas réussi à dégager plus de vision dans sa politique et qu’il n’embrasse pas suffisamment l’ensemble des domaines disciplinaires représentés par l’activité universitaire, même après avoir reconnu le rôle irremplaçable joué par l’Université au Québec.
Il faut reconnaître que l’actuelle Politique fait une analyse valable de la recherche en milieu universitaire, mais elle propose peu de mesures pour la soutenir et en favoriser le développement. Fondamentalement, selon la Politique, la recherche universitaire mérite d’être soutenue dans la mesure où elle peut donner lieu à de l’innovation. Cette perspective réductrice s’avère incompatible avec de nombreux secteurs d’activité à l’Université et elle heurte les valeurs profondes d’une grande majorité d’universitaires qui conçoivent toujours leur rôle en fonction de la mission critique et libre de l’Université.
Il faut applaudir le projet de réorganisation et de coordination des organismes subventionnaires. De même, l’élargissement du versement de frais indirects attachés aux subventions ne peut qu’améliorer les conditions de pratique de la recherche en milieu universitaire. Cependant, on ne peut que regretter l’éloge sans nuance qui est fait du programme des chaires du millénaire et l’intention annoncée de poursuivre le programme québécois de Professeurs-chercheurs, l’un et l’autre programmes relevant d’un financement ciblé qui fait offense à l’autonomie universitaire et qui produit un effet perturbateur dans les rangs des professeurs d’université. Mais, par-dessus tout, c’est au niveau de la propriété intellectuelle que l’agression de la Politique se fait le plus sentir. En cette matière, l’orientation est claire et incisive. Les résultats de la recherche universitaire ne peuvent plus donner lieu à une application commerciale sans cession de la propriété intellectuelle à l’entreprise privée. Cette mesure drastique, appuyée au besoin par la réglementation ou la législation, heurte de plein fouet la liberté académique en matière de recherche et elle constitue un déni pur et simple de la reconnaissance du travail intellectuel effectué en milieu universitaire. C’est l’Université au service des entreprises. De plus, l’application de tels principes de fonctionnement se traduira inévitablement par une diminution de l’engagement financier public envers l’Université, en faveur d’un apport privé de plus en plus important. Cette perspective s’oppose directement à la conviction profonde de la FQPPU à l’effet que l’Université constitue un service public dont le financement doit relever de l’État.
Outre le fait que la Politique ne fournit aucun indice quant à l’importance des moyens financiers associés aux mesures annoncées, parfois de façon laconique, elle fonde aussi beaucoup d’espoir sur la concertation et la coordination qui seraient instaurées entre les ministères québécois concernés par l’innovation. Cette intention ne peut qu’être vivement encouragée, mais il nous paraît exagérément optimiste, pour une politique de cette importance, de miser autant sur des pratiques qui relèvent plus du devenir que de la réalité dans le secteur gouvernemental québécois. De nombreux observateurs ont déjà pu constater combien il est difficile de réussir une concertation efficace entre deux ministères. Partant de là, il n’est pas interdit de s’interroger sur l’avenir que connaîtront les quatre organismes créés par la Politique, et qui seront conjointement gérés par les dix à quatorze ministères qui les composent.
Heureusement, le texte se termine en assurant que l’application de la Politique relèvera de la souplesse et de l’adaptation. En outre, il annonce l’intention de s’intéresser au suivi des actions proposées et de demeurer à l’écoute des partenaires du milieu de la recherche et de l’innovation. À ce sujet, la FQPPU ne manquera pas de faire entendre sa voix pour défendre les valeurs qu’elle véhicule en faveur de la liberté académique, de l’autonomie universitaire et de la fonction critique de l’Université.