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L'université et les entreprises privées : comment faire disparaître huit mille intellectuels sans laisser de traces

L’on traite copieusement, depuis quelques années, des liens entre l’université et le secteur privé, soulevant de nombreuses inquiétudes (pour les universités, bien sûr) : précarité de la recherche fondamentale, affaiblissement du lien recherche – enseignement, pression pour des résultats rapides, contrôles extra-universitaires croissants, etc. Je veux toutefois aborder ici ce qui constitue, à mon avis, le plus grand danger de l’association de l’université avec le secteur privé, telle qu’on la conçoit et la promeut actuellement.

Je ne sais plus qui a dit que c’est lorsque l’église est pleine qu’il faut se méfier du dogme… En tout cas, l’église est actuellement bondée de promoteurs réclamant une alliance accrue, voire permanente entre l’université et le secteur privé ; on trouve même, assis au premier banc, le gouvernement québécois. Pour être plus précis, je rappelle que la question que nous débattons relève en bonne partie du Ministère du développement économique, de l’innovation et de l’exportation (MDÉIE), du ministre Raymond Bachand.

Filons la métaphore religieuse : ledit ministre du culte économique lançait, en décembre dernier, le document « Un Québec innovant et prospère – Stratégie québécoise de la recherche et de l’innovation ». Dans cette politique, le gouvernement québécois ébranle doublement l’autonomie de l’université. D’une part, il réduit la recherche en lui assignant pour principal objectif de « prospérer dans la nouvelle économie mondiale » (5) en favorisant « la recherche orientée, qui présente un fort potentiel sur le plan des retombées » (10), dans les « domaines jugés prioritaires pour le Québec » (22) ; d’autre part, il relie résolument l’université à l’entreprise privée dans cette quête commune : « […] il faut maintenant mettre davantage à contribution l’ensemble des partenaires des milieux de la recherche universitaire, de l’industrie et de l’État, pour accélérer le développement d’une économie déjà fondée sur le savoir. » (8)

On connaît des cas de ces liaisons dangereuses université – entreprise privée : liaison avec un fabricant de jeux vidéos, par exemple, jeux évidemment essentiels dans l’accomplissement de la mission universitaire ; ou encore avec une grande entreprise d’alimentation, pour étudier in vivo le comportement des consommateurs. Ajoutons l’exemple d’une université qui se dit plus verte que son logo et qui, à quelques mètres de son campus, construit un « Parc Innovation » avec l’entreprise privée, dont BRP (Produits récréatifs Bombardier), afin de fabriquer pour adultes des jouets géants qui polluent l’air et l’eau, et abasourdissent nos oreilles. Molière eût sans doute écrit : « Que diable venait-elle faire dans cette motomarine ? »

Ce nouveau dogme de l’inéluctable association avec le secteur privé et plusieurs exemples récents conduisent à la question que je veux traiter : quel est le plus grand péril qui menace l’université avec de pareilles fréquentations ?

L’université développe la connaissance pour diverses fins, cela est bien convenu. Mais ce qui caractérise le savoir universitaire, c’est sa dimension critique, c’est-à-dire l’examen incessant des valeurs que présuppose ou engendre ce savoir. Bien sûr, ce sont surtout les professeurs qui ont la responsabilité de maintenir cette fonction critique. Tout professeur d’université doit, d’une certaine manière, être un intellectuel, c’est-à-dire quelqu’un qui, se gardant à distance de l’orthodoxie régnante, peut dès lors « résister à l’air du temps », selon la belle expression d’Albert Camus,

Toutefois, il faut une harmonie entre cette activité de professeur – intellectuel (et non de professeur – chercheur…) et le milieu où elle s’exerce. Jacques Pelletier a proposé, à mon avis, la meilleure expression pour désigner la fonction de l’institution universitaire comme milieu de la pensée critique : l’université comme un intellectuel collectif. Voilà, à mon avis, ce qui distingue l’université et qui en fait la noblesse ; voilà, surtout, ce qui la rend unique et nécessaire dans notre société.

Mais c’est aussi ce que menace le rapport avec le privé. L’intrusion d’une logique étrangère à la fois à la connaissance et à la gestion universitaire accroîtra, c’est à craindre, l’écart déjà très grand entre des professeurs qui poursuivent cette mission critique, et une entreprise universitaire désormais pourvoyeuse de savoirs éphémères et productrice de personnel hautement qualifié.

Ainsi la brèche s’agrandit-elle sans cesse entre « l’entreprise universitaire » et la vie intellectuelle qui est censée s’y déployer. La crédibilité dès lors minée de l’institution universitaire comme intellectuel collectif entachera tôt ou tard celle de ses professeurs et de leur discours critique. Car il n’y pas que ce que l’on dit qui compte ; il y a aussi le lieu d’où on parle.

S’il devait advenir que l’université perdît cette fonction pour s’être trop collée au privé, nous porterions alors la responsabilité d’avoir laissé périr l’un des lieux majeurs, séculaires, de la pensée critique. Nous risquons alors d’être soumis à une logique de l’immanence, telle que la définit le MDÉIE : devenir un pays gagnant dans l’économie du savoir. Ce défaut de distance critique ouvre d’autant plus la voie vers un régime de servitude, servitude par l’instrumentalisation de la connaissance et par l’asservissement des personnes à l’unique création de la richesse matérielle. Et ce seront alors quelque huit mille professeurs, au Québec, à qui on aura enlevé leur terre d’appartenance.

Je crois qu’il se cache là, le réel danger du privé. Si nous portons cet idéal de l’université comme intellectuel collectif, et je crois que nous sommes nombreux à le faire, nous avons alors la responsabilité de conserver, pour notre société, l’intégrité du lieu où l’on ne cherche à accroître ni la consommation ni la domination, mais plutôt à construire une société plus juste et plus libre. Or nous n’y arriverons jamais si nous gardons comme professeurs une attitude empreinte de fatalité et de pessimisme, appuyée sur l’individualisme. Dans un sens, il est compréhensible, mais un peu court, de blâmer « les méchantes entreprises privées » ; car si nous ne leur opposons pas notre volonté et notre liberté, cela veut dire que déjà vacille la flamme de l’intellectuel en chacun de nous.

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