Les taux de réussite pour les demandes de subvention de recherche sont en chute libre au Canada. Or, ce sont les chercheuses et les jeunes chercheurs qui risquent surtout d’en faire les frais. C’est du moins l’inquiétude qui a été manifestée par certains observateurs du milieu universitaire, lors d’un forum sur la recherche organisé par la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université (FQPPU), le 23 octobre dernier, à l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec.

La baisse significative des taux de réussite pour les demandes de subvention constitue un enjeu « fort préoccupant de la recherche universitaire », a affirmé Louis Maheu, professeur émérite de l’Université de Montréal et coauteur du livre Les grandes universités de recherche, publié aux Presses de l’Université de Montréal (PUM). « Cette dimension est plus problématique dans un contexte où il y a eu une croissance des effectifs nationaux de professeurs-chercheurs de 10 % (entre 2007 et 2011), mais où il n’y a pas de croissance réelle, voire une décroissance du financement de la recherche universitaire. »

Des chiffres éloquents

En 2005-2006, les Instituts canadiens de recherche en santé (ICRS) avaient accordé une subvention à un peu plus de la moitié des 2124 demandes cotées 3,5 ou plus sur 5. Or, en 2014-2015, c’est seulement le quart des 3991 demandes de même catégorie qui se sont vu octroyer un financement de la part des ICRS.

Au Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie (CRSNG), environ 84 % des quelque 3000 demandes de subvention à la découverte ont reçu une réponse positive en 2002, tandis que seulement près de 58 % des 3500 demandes ont eu cette chance en 2011. Le taux de réussite pour les subventions ordinaires de recherche du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) ont quant à eux chuté de 43 % en 2004 à 33 % en 2008, avant de tomber à 27 % en 2013, a constaté M. Maheu en croisant les données de différents rapports.

Les jeunes chercheurs pénalisés

« Il y a un phénomène caché derrière ça qui est très important : est-ce que ce phénomène atteint toutes les générations et toutes les catégories de professeurs également ? On peut se poser de très sérieuses questions », a-t-il commenté. En 2008-2009, le taux de réussite, pour les demandes de subvention ordinaire à la recherche auprès du CRSH, était de 40 % chez les chercheurs confirmés et de 23 % chez les jeunes chercheurs. S’il admet qu’il n’a pas réussi à trouver l’information similaire pour d’autres conseils subventionnaires ou d’autres années, cet indice lui fait craindre le pire. « Le problème qui est derrière ça, c’est la question de la relève scientifique et de la vitalité du milieu », a-t-il souligné.

M. Maheu redoute de voir se reproduire au Canada un phénomène déjà observé aux États-Unis, où le soutien aux jeunes chercheurs s’est réduit comme peau de chagrin. Il a rappelé les chiffres issus d’un article publié dans le Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America (PNAS), qui démontrait que la proportion de chercheurs de moins de 36 ans, parmi les chercheurs financés là-bas par les National Institutes of Health (NIH), est passée de 18 % à 3 % dans les deux dernières décennies, alors que le nombre de chercheurs subventionnés de 66 ans et plus a augmenté sur la même période. Les signataires de cet article, parmi lesquels on retrouve un ancien président de la National Academy of Science, une ancienne présidente de l’Université Princeton et un ancien directeur des NIH nobélisé, militent au sud de la frontière pour revendiquer un meilleur soutien de la relève.

« Il faut faire un effort majeur de ce côté, alerte M. Maheu. Il faut consolider la relève scientifique en améliorant la condition des chercheurs en début de carrière. Pour ça, il faut aller bien au-delà des programmes ou des initiatives de lancement et d’installation de nouveaux chercheurs. On les lance, on les installe, mais à un moment donné, il n’y a plus de ressources pour leur permettre de fonctionner dans la période de leur carrière où ils peuvent être très structurants pour le milieu. »

Les femmes désavantagées

Non seulement les jeunes professeurs se retrouveraient désavantagés, mais les jeunes chercheuses le seraient doublement, a ensuite affirmé Françoise Naudillon, vice-présidente de l’Association des professeurs de l’Université Concordia (APUC-CUFA). La professeure mène actuellement une étude sur la recherche et le genre pour le compte de la FQPPU. En entrevue avec Le Devoir, elle a précisé que, à la suite d’un sondage qualitatif mené pour cette étude, les jeunes femmes témoignaient, dans leurs réponses, de difficultés supplémentaires pour avoir accès à des fonds pour financer leurs recherches.

Mais il y a plus. Lorsqu’on sépare « à la main » les subventions accordées dans les cinq dernières années selon le genre des chercheurs qui les ont obtenues, les résultats préliminaires montrent une tendance claire selon laquelle ce sont « les chercheuses femmes qui sont le plus touchées par la baisse dans l’octroi des subventions de recherche », principalement lorsqu’il est question des conseils subventionnaires allouant des sommes à la recherche dans le domaine des sciences pures.

« Il y a un effet cumulatif : les femmes sont déjà moins nombreuses dans le corps professoral dans ces domaines. En plus, le nombre de subventions qu’elles reçoivent par rapport à leur nombre est encore plus diminué en pourcentage que celui des hommes. Il y a une espèce de plafond qui s’aggrave quand on est en manque d’argent. »

En 2010, selon les dernières données de la défunte CREPUQ, environ 34 % de l’ensemble des professeurs d’université étaient des femmes. Elles ne constituaient par contre que 18 % des professeurs en sciences pures, 19 % de ceux en génie et 23 % de ceux en sciences appliquées. Or, avec la médecine, ces derniers domaines reçoivent généralement une grande part du gâteau dans le financement de la recherche.

Selon une étude du Comité sur le financement des universités (CFU) de la FQPPU, 34 % du financement de la recherche universitaire au Québec, toutes sources confondues, allait aux sciences pures et appliquées en 2009-2010. Quelque 42 % étaient versés aux sciences de la santé durant la même année. Les arts, les lettres, les sciences humaines et les sciences sociales, des disciplines où les femmes représentent une part relativement importante du corps professoral, ne touchaient que 15 % des enveloppes distribuées.


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