En octobre 2018, la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université (FQPPU), affiliée à l’Internationale de l’Education, a publié un rapport intitulé « Le mobbing en milieu académique : mieux comprendre le phénomène pour mieux l’enrayer ». Jean-Marie Lafortune, président de la Fédération, et Eve Sguin, professeure à l’UQAM et accompagnatrice de la recherche, ont accepté de répondre à nos questions.Mondes de l’Education : Pouvez-vous brièvement expliquer comment est née cette initiative ?

Le mobbing en milieu de travail est un processus concerté d’élimination d’une personne en emploi dans une organisation, qu’on appelle la cible, et dans lequel sont impliqués à la fois les collègues et l’employeur. Le mobbing affecte de très nombreuses organisations, mais certaines sont touchées beaucoup plus sévèrement que d’autres. Les hôpitaux, les administrations publiques et les universités font figure de véritables creusets pour cette grave pathologie organisationnelle. Le Québec a connu un épisode très médiatisé de mobbing académique, c’est-à-dire initié par des professeurs d’université contre d’autres professeurs. En 1994, la chercheure Justine Sergent s’est suicidée avec son mari à la suite d’une campagne de mobbing qui avait débuté dès son arrivée à l’Université McGill. Elle a laissé derrière elle une note expliquant qu’elle n’avait plus la force de se battre. Il a été estimé que 12 % des cibles de mobbing académique finissent par se suicider, un chiffre apparenté à ceux du chercheur pionnier Heinz Leymann portant sur les travailleurs en général. Un autre cas probable est celui du chercheur Valéry Fabrikant de l’Université Concordia, qui a assassiné quatre de ses collègues en 1992. Les récits officiels attribuent son geste à sa folie paranoïaque, mais plusieurs éléments donnent à penser qu’une campagne de mobbing pourrait avoir été menée contre lui. Le phénomène que les experts appellent « going postal » à la suite de nombreux meurtres de mobbeurs survenus dans le service postal américain, consiste pour une cible à retourner contre ses agresseurs la violence qu’elle subit. Les cas dramatiques de Justine Sergent et de Valéry Fabrikant auraient dû susciter une vaste réflexion parmi l’ensemble des acteurs de l’enseignement supérieur au Québec, dont au premier chef les professeurs d’université, mais aussi leurs syndicats, les administrations universitaires, la conférence des recteurs, les institutions scientifiques et sociétés savantes, telles l’ACFAS, ainsi que les ministères de l’Enseignement supérieur et du Travail. Il n’en a rien été et la situation n’a toujours pas changé. Plus que par une simple omerta, le mobbing académique semble frappé par un véritable déni collectif. En 2017, sous l’impulsion de la professeure Eve Seguin, la FQPPU a donc décidé de mener une recherche sur ce fléau.

Mondes de l’Education : Quel est le travail de votre syndicat sur cette question et quels sont vos objectifs à travers cette recherche ?

Au milieu des années 2000, la FQPPU avait financé une recherche qualitative sur les professeurs victimes de harcèlement psychologique. Celle-ci s’inscrivait dans la foulée de la modification de la Loi sur les normes du travail survenue en 2004. Le Québec avait alors ajouté à sa Loi l’article 81.18 qui interdit le « harcèlement psychologique ». Or, plusieurs considèrent que cette Loi n’est pas adaptée pour identifier et sanctionner le mobbing, qui est une forme particulièrement grave et pernicieuse de harcèlement. En 2017, le travail a donc démarré par une vaste revue de la littérature scientifique, dont l’objectif essentiel était de distinguer le mobbing de phénomènes apparentés, tels le harcèlement et le bullying. Il fallait apporter de nombreuses précisions conceptuelles car la littérature est parfois confuse. Trois problèmes sont particulièrement aigus. Le premier est le problème de l’appellation : le mobbing est désigné par un éventail de termes, parmi lesquels workplace bullying, harcèlement moral ou abus émotionnel. Le deuxième est le problème de la définition : les caractéristiques spécifiques du mobbing peuvent varier d’une recherche à l’autre. Le troisième est le problème de l’indistinction : de nombreux travaux, quantitatifs notamment, rangent dans la même catégorie toutes les formes de harcèlement. Le second objectif de notre revue de littérature était de recenser les différentes approches méthodologiques utilisées par les chercheurs afin d’identifier celles qui sont susceptibles de circonscrire adéquatement le mobbing en milieu universitaire.

Mondes de l’Education : A l’issue de ce travail, avez-vous identifié une ou plusieurs spécificité(s) du phénomène de mobbing en milieu académique par rapport à d’autres secteurs ?

Bien que la dynamique du mobbing soit partout la même, il existe effectivement des causes, des techniques vexatoires et un procédé de victim-blaming spécifiques au mobbing académique. Du côté des causes, il faut d’abord mentionner que le statut des professeurs d’université a pour corollaire une attente très élevée en matière de performance. On attend d’eux qu’ils n’atteignent rien de moins que « l’excellence » aussi bien en recherche qu’en enseignement et dans le service à la collectivité. Cet impératif « d’excellence » engendre un phénomène d’envie généralisée entre collègues et augmente le risque que les professeurs performants se retrouvent ciblés. Ce facteur a joué un rôle décisif dans le mobbing à l’UniversitéMcGill de la chercheure exceptionnelle qu’était Justine Sergent. Dans la même veine, le milieu de la recherche est extrêmement compétitif. Les professeurs doivent par exemple décrocher des subventions de recherche qui sont attribuées en fonction de la note qu’ils obtiennent dans les compétitions organisées par les différents bailleurs de fond. Les résultats se jouant à la 2e décimale, il peut être tentant de considérer que tous les moyens sont bons pour éliminer les compétiteurs. Certains analystes estiment d’ailleurs que la baisse du financement des universités par l’Etat a engendré une compétition accrue pour l’obtention de ressources. Le mobbing académique pourrait donc avoir augmenté au cours des 40 dernières années, ce qu’on ne peut malheureusement pas vérifier puisque la recherche sur le mobbing n’existait pas avant ladite baisse. Une cause très importante de mobbing académique est le profond déséquilibre de pouvoir entre les professeurs permanents et ceux qui ne le sont pas. Ces derniers présentent un risque très élevé d’être ciblés, notamment s’ils exercent leur liberté universitaire. De fait, le refus d’attribution de la permanence est l’une des techniques-clés d’expulsion des cibles, comme en témoigne le cas récent et lui aussi très médiatisé du brillant professeur de l’Université McGill, Ahmed Ibrahim, dont la carrière a maintenant été détruite. Certains auteurs pointent aussi le travail solitaire des professeurs, qui engendrerait une désolidarisation et la mentalité du « chacun pour soi ». Enfin, il existe des divisions au sein des départements universitaires, les professeurs se regroupant en fonction de leurs intérêts de recherche et/ou de leur position idéologique. Cette situation favorise les conflits et on sait que des conflits constituent souvent l’acte I des campagnes de mobbing. A cet égard, et bien que la littérature scientifique n’en fasse pas mention, on peut se demander si les professeurs qui étudient des sujets moins conventionnels ou sont idéologiquement isolés ne sont pas des cibles toutes désignées.

Pour ce qui concerne les techniques vexatoires, il en existe deux qui sont propres au milieu académique. Dans la première, l’employeur, la direction de l’université donc, accuse formellement la cible d’avoir commis une ou plusieurs fautes inacceptables qui touchent à l’essence même du travail universitaire. Traditionnellement, ce sont le plagiat, le manquement aux règles de sécurité ou d’éthique de la recherche et la fraude scientifique. A ces trois accusations s’en sont ajoutées récemment deux autres, qui présentent l’avantage de faire écho à l’extérieur des universités et peuvent ainsi assurer aux mobbeurs l’appui d’une partie des médias et de l’opinion publique. Il s’agit des accusations de harcèlement sexuel et de bullying, à l’endroit notamment des étudiants. Même des femmes sont désormais cadrées comme prédatrices sexuelles. Le cas de la professeure Teresa Buchanan, congédiée par la Louisiana State University pour cause de « harcèlement sexuel collectif », démontre le caractère particulièrement liberticide du néo-moralisme sexuel. La seconde technique typique du mobbing académique consiste pour les professeurs mobbeurs à associer des étudiants à la campagne qu’ils mènent contre la cible. Les mobbeurs bénéficient ainsi de la force accrue du nombre et démultiplient leur capacité de nuisance. Les étudiants servent en effet de véhicule de propagation des rumeurs diffamatoires, rédigent des évaluations d’enseignement négatives, intimident la cible en classe, déposent contre elle des plaintes anonymes, etc. Depuis une vingtaine d’années, la stupéfiante (auto)infantilisation des étudiants qui sévit sur les campus leur permet de devenir d’excellents mobbeurs instigateurs, c’est-à-dire capables d’initier eux-mêmes des campagnes de mobbing contre les professeurs qui ne leur donnent pas ce qu’ils veulent. Ils trouvent dans les administrateurs des alliés objectifs. On peut aisément prédire que les évolutions récentes des deux techniques typiques du mobbing universitaire se combineront de plus en plus à l’avenir. Des étudiants mécontents accuseront des professeurs de bullying, de harcèlement sexuel, ou des deux, seront appuyés par des administrateurs qui organiseront de véritables chasses aux sorcières, de sorte que les cibles seront finalement liquidées. Le cas de la professeure Marcella Carollo, qui fait face à une procédure de congédiement par l’École polytechnique (ETH) de Zürich, est à cet égard exemplaire. Rappelons ici que les professeurs, même permanents, peuvent être congédiés pour « juste cause ».

Enfin, si le procédé de victim-blaming le plus courant est l’allégation de trouble de la personnalité ou de déséquilibre mental, qui est toujours utilisée pour faire porter à la cible la responsabilité de la violence qu’on lui inflige, dans le mobbing académique il est systématiquement remplacé ou complété par l’allégation de manque de collégialité. L’efficacité de ce procédé tient à ce que la collégialité est une valeur affichée des universités, où elle fait même figure de mantra, tout en étant une notion éminemment floue. Le « manque de collégialité » frappe donc une corde sensible des professeurs, sur le mode de la magic bullet en théorie des médias, et fournit ainsi une excellente justification au mobbing.

Mondes de l’Education : Qu’est-ce que cela implique concernant les interventions possibles pour prévenir ou mettre fin au phénomène de mobbing en milieu académique ? Quelles sont les pistes identifiées à travers cette recherche ?

La recherche n’a pas identifié de pistes de solution spécifiquement adaptées au mobbing académique. Par contre, elle a mis en évidence que les mesures existantes n’ont aucune efficacité. Les universités se sont en effet dotées de politiques pour combattre le harcèlement psychologique. Or, les structures et procédures mises en place dans le cadre de ces politiques, tels les Bureaux de prévention du harcèlement et la médiation entre victimes et harceleurs, sont inopérantes en matière de mobbing. D’une part, ces mesures se retournent généralement contre la cible parce que celle-ci est isolée et sans pouvoir, alors que les mobbeurs sont nombreux et possèdent beaucoup de pouvoir, d’abord en vertu de leur nombre mais aussi parce qu’ils occupent souvent des fonctions à responsabilités, par exemple directeur de département ou doyen. D’autre part, la dynamique du mobbing est insidieuse et s’aggrave dans le temps. Pour apparaître clairement dans toute sa complexité, elle nécessite un important travail d’analyse. Or, les instances et personnels responsables des politiques anti-harcèlement psychologique n’ont ni le mandat ni les ressources pour l’effectuer. Quant aux directions universitaires, comme tous les employeurs, elles préfèrent se ranger du côté du pouvoir et du nombre.

Mondes de l’Education : Comment envisagez-vous donner suite aux recommandations du rapport qui s’adressent notamment aux syndicats ?

La revue de littérature a débouché sur un rapport de recherche posté sur le site de la FQPPU, qui a d’abord été diffusé en octobre 2018 auprès des syndicats membres de la FQPPU réunis en instance. A cette occasion, les représentants syndicaux ont été conviés à prendre connaissance du problème et à manifester leur désir d’en savoir davantage sur son ampleur en effectuant éventuellement une vaste enquête au sein du réseau universitaire québécois. Nous savons en effet que le mobbing académique est largement répandu et fait partie de la culture des universités, mais nous ne disposons pas de données chiffrées fiables sur sa prévalence, au Québec ou ailleurs. Si les représentants syndicaux le souhaitent, la suite devrait consister à outiller les syndicats membres de la FQPPU pour traiter adéquatement ce fléau et, surtout, le prévenir par diverses actions de sensibilisation.

Le rapport « Le mobbing en milieu académique : mieux comprendre le phénomène pour mieux l’enrayer » est disponible ici

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Jean-Marie Lafortune

Membre du Comité exécutif du syndicat des professeurs et professeures de l’Université du Québec à Montréal (SPUQ) de 2009 à 2013, où il a agi comme 3e vice-président, 1er vice-président et président, Jean-Marie Lafortune fut également président du Comité de liaison de l’intersyndicale de l’Université du Québec (CLIUQ) en 2012-2013 avant de devenir président de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université (FQPPU) de 2015 à 2019.

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Eve Seguin

Eve Seguin est professeure à l’Université du Québec à Montréal où elle enseigne la science politique et les études sociales sur les sciences et technologies. Ses intérêts de recherche incluent les théories politiques des sciences et technologies, le mobbing académique, l’organisation politique de la modernité, la politique des exoplanètes, le nexus Etat/sciences/technologies, et la pensée de Bruno Latour, Hannah Arendt et Harold Lasswell.

 

 

 

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