L’intelligence artificielle qui remplace des tâches professorales sans consultation. Des outils d’évaluation biaisés qui brisent des carrières. Des pressions politiques qui menacent la liberté académique. Une loi qui affaiblit les contre-pouvoirs. Ce n’est pas un scénario dystopique — c’est ce qui se passe actuellement dans les universités québécoises.
Les 19 et 20 février, le Conseil fédéral de la FQPPU a réuni les syndicats de professeures et de professeurs d’université de partout au Québec pour faire le point. Quatre priorités se sont imposées avec force. Quatre fronts qui touchent directement la capacité des universités à remplir leur mission d’intérêt public.
Voici ce qui se joue — et pourquoi ça compte.
Table des matières
1. Intelligence artificielle en enseignement supérieur : les enjeux de négociation pour les syndicats
L’intelligence artificielle s’impose aujourd’hui dans les universités à une vitesse qui dépasse largement les cycles habituels de délibération. Mais derrière le discours techno-enthousiaste — innovation, productivité, modernisation — se profile une réalité plus déterminante : un rapport de force institutionnel qui redéfinit les conditions d’exercice de la profession professorale.
La présentation des enjeux au Conseil fédéral, assurée par Frédéric Plamondon, professeur au Département de management de l’UQAM, a permis de cadrer le débat. Il ne s’agissait pas de commenter une tendance technologique, mais d’en analyser les implications organisationnelles, juridiques et stratégiques pour les syndicats universitaires.
L’intelligence artificielle et le travail des profs
Comme l’a exposé Frédéric Plamondon, l’IA générative n’est pas simplement une nouvelle calculatrice. Il s’agit d’une technologie probabiliste, fondée sur l’apprentissage automatique, qui produit des résultats en modélisant des patterns plutôt qu’en appliquant des règles déterministes.
Autrement dit, elle ne « pense » pas — mais elle automatise des opérations cognitives complexes : lire, synthétiser, structurer, reformuler. Des tâches qui constituent précisément le cœur du travail intellectuel universitaire.
Trois éléments ont émergé avec force :
L’ambiguïté du terme « IA » : mot-valise, polysémique, utilisé tantôt comme projet scientifique, tantôt comme argument marketing, tantôt comme catégorie juridique. Cette indétermination favorise l’arbitraire si elle n’est pas encadrée contractuellement.
Le risque d’automatisation et de dévalorisation du travail intellectuel : ce qui était reconnu comme expertise peut être redéfini comme « tâche à faible valeur ajoutée », ouvrant la porte à des substitutions partielles ou à une intensification du travail.
Les droits de direction résiduaires : en contexte d’ambiguïté technologique, les clauses générales jouent souvent en faveur de l’employeur, surtout lorsque l’adoption technologique est plus rapide que la renégociation des conventions collectives.
Le véritable enjeu n’est donc pas l’outil en soi, mais le cadre institutionnel dans lequel il s’inscrit.
Ce qu’il faut retenir
L’intelligence artificielle n’est ni bonne, ni mauvaise, ni neutre.
Elle structure les rapports de pouvoir, redéfinit la valeur du travail intellectuel et reconfigure les modes de gouvernance.
Dans les universités du Québec, elle doit donc être encadrée non seulement au nom de l’innovation, mais aussi pour protéger les conditions d’exercice de la profession, la liberté académique et la gouvernance collégiale.
Au cours des prochains mois, la Fédération accompagnera ses syndicats affiliés afin de les outiller pour intégrer des balises claires dans les conventions collectives.
2. Les universités américaines : au cœur d’une guerre civile culturelle
La présentation de Romuald Sciora, directeur de l’Observatoire politique et géostratégie des États-Unis (IRIS) et membre associé de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM, a dressé un portrait saisissant de la situation actuelle des universités américaines. Loin d’être des sanctuaires neutres du savoir, elles sont aujourd’hui au centre de ce que plusieurs analystes décrivent comme une guerre civile culturelle — un affrontement politique qui redéfinit leur rôle, leur liberté et leur légitimité dans la société américaine.
Contexte : polarisation, pressions et liberté académique en tension
Aux États-Unis, les institutions d’enseignement supérieur font face à une polarisation politique intense qui dépasse les enjeux académiques traditionnels. Les débats sur ce qui peut être enseigné ou discuté en classe — qu’il s’agisse de race, de genre, de diversité ou de questions environnementales — se transforment en batailles idéologiques ouvertes, parfois avec l’appui ou la pression d’acteurs politiques externes. Cette dynamique se manifeste de plusieurs manières :
L’intervention croissante de gouvernements et d’instances politiques dans le contenu des programmes et les budgets universitaires, souvent au motif de combattre un prétendu « endoctrinement » ou biais idéologique dans les campus.
Les attaques légales ou administratives contre des universités accusées, par exemple, de ne pas avoir suffisamment réprimé des comportements jugés contraires à certaines valeurs politiques ou sociales.
Une remise en question accrue de la liberté académique, non seulement de la part de groupes externes, mais aussi à l’intérieur même des institutions, où les normes sociales et politiques deviennent parfois des filtres pour ce qui peut être dit ou étudié en recherche et en enseignement.
Les campus universitaires deviennent des champs de bataille politiques. Et la liberté académique — principe fondamental de l’université — sert désormais d’arme rhétorique dans des affrontements idéologiques.
Pourquoi cela concerne le Québec
Les dynamiques culturelles et politiques qui agitent les campus américains ne restent pas confinées à leurs frontières :
L’influence médiatique et intellectuelle des universités américaines est considérable. Les débats, controverses et décisions qui s’y déroulent sont largement relayés dans les médias internationaux, y compris au Québec, où ils alimentent des discussions similaires sur la liberté d’expression et la mission publique de l’enseignement supérieur.
Les répercussions directes sur les collaborations et les financements internationaux peuvent affecter des projets de recherche et des échanges avec des institutions américaines, qui jouent un rôle majeur dans l’écosystème académique mondial.
Enfin, ce qui se passe aux États-Unis sert souvent de référence ou de mise en garde pour les décideurs québécois, notamment en matière de gouvernance universitaire, de liberté académique et de protection contre les ingérences politiques dans les affaires académiques.
Autrement dit, même si le contexte institutionnel et juridique au Québec est distinct, les effets de ces « guerres culturelles » — qu’il s’agisse de pressions politiques externes ou de débats sur le rôle social des universités — peuvent se répercuter dans l’espace public québécois, nourrissant des inquiétudes ou des controverses similaires.
Ce qu’il faut retenir
Le Québec n’est pas à l’abri des dynamiques qui traversent aujourd’hui les universités américaines. À ce titre, défendre l’université comme service public exige une vigilance constante. Cela signifie non seulement protéger la liberté académique, mais aussi affirmer la mission d’intérêt public des universités : être des lieux de pensée critique, de débat et de production du savoir, libres de penser à l’abri des pressions économiques, politiques et idéologiques.
3. Une résolution contre l’utilisation des sondages étudiants dans les décisions de carrière professorale
Depuis plusieurs années, la littérature scientifique converge : les sondages d’appréciation des cours ne mesurent pas de manière fiable la qualité réelle de l’enseignement. Plus préoccupant encore, de nombreuses études ont documenté la présence de biais systémiques — notamment sexistes et racistes — qui affectent de manière significative les résultats.
Ces biais ne sont pas marginaux. Ils produisent des écarts mesurables et récurrents, qui désavantagent les professeur·es appartenant à des groupes minoritaires ou historiquement victimes d’inégalités.
Or, dans plusieurs universités du Québec, ces sondages sont utilisés comme éléments déterminants dans des décisions ayant un impact direct et parfois irréversible sur la carrière des professeur·es : recrutement, renouvellement de contrat, permanence, promotion, voire fin d’emploi.
Autrement dit, un outil scientifiquement contesté influence concrètement des trajectoires professionnelles.
La position de la FQPPU
Face à ce constat, le Conseil fédéral a adopté une résolution claire : les sondages d’appréciation étudiante ne doivent plus servir d’outils déterminants dans les décisions relatives à la carrière professorale. La résolution :
invite les établissements à faire preuve d’une extrême prudence dans leur utilisation lorsque la ou le professeur·e concerné·e appartient à une catégorie historiquement désavantagée ;
recommande que les universités dont les conventions collectives ne prévoient pas explicitement leur usage s’abstiennent de les intégrer aux processus décisionnels ;
encourage les syndicats affiliés à négocier leur retrait lorsqu’ils figurent dans les conventions collectives ;
- appelle à la mise en place de mécanismes alternatifs, équitables et scientifiquement fondés, visant l’amélioration réelle de l’enseignement.
4. Projet de loi 3 : comprendre les nouvelles règles du jeu
Le projet de loi 3, qui sera vraisemblablement adopté dans un climat de forte contestation, impose de nouvelles exigences en matière de gouvernance syndicale. Sous couvert de « transparence » et de « modernisation », il redéfinit concrètement les règles d’organisation, de financement et d’action publique des syndicats.
Pour aborder la situation, Finn Makela — membre conseiller du comité exécutif de la FQPPU et professeur à la Faculté de droit de l’Université de Sherbrooke — a présenté aux syndicats affiliés une analyse intitulée : « Projet de loi 3 sur la gouvernance des syndicats : comment se conformer aux nouvelles exigences ».
Le contexte du projet de loi 3
Le projet de loi 3 transforme notamment la manière dont les syndicats peuvent s’organiser et intervenir dans l’espace public.
Parmi les éléments les plus déterminants :
la division obligatoire des cotisations entre cotisation principale et cotisation facultative, limitant l’usage des fonds pour certaines actions publiques ou judiciaires ;
l’introduction de mécanismes de contrôle et d’obligations administratives lourdes ;
une redéfinition implicite du rôle des syndicats dans le débat démocratique.
Les conséquences : un rétrécissement des contre-pouvoirs
Dans son mémoire déposé à l’Assemblée nationale — intitulé Une atteinte injustifiée à la liberté d’association et à la démocratie syndicale — la FQPPU a sonné l’alarme.
Les risques identifiés sont majeurs : un affaiblissement structurel des voix critiques ; une restriction de la capacité des syndicats à contester judiciairement des lois portant atteinte aux droits fondamentaux ; une redéfinition de l’équilibre démocratique au Québec.
Or, dans le milieu universitaire, les syndicats sont des acteurs centraux de la gouvernance collégiale et de la défense de la mission d’intérêt public des universités. Limiter leur capacité d’action revient, indirectement, à fragiliser l’ensemble de notre réseau.
Comprendre pour agir, se conformer sans renoncer
Au Conseil fédéral, l’objectif n’était plus uniquement dénonciateur. Il devenait stratégique.
Après des mois d’analyses, de mobilisations, de manifestations et d’interventions publiques — dont une mobilisation nationale de grande ampleur — la Fédération a franchi une nouvelle étape : outiller concrètement ses syndicats affiliés face aux dispositions de ce projet de loi.
Comprendre les nouvelles obligations est désormais indispensable. Pour s’y conformer, oui. Mais sans renoncer aux principes fondamentaux.
Car défendre la démocratie syndicale, c’est défendre la capacité des universités du Québec à préserver leur autonomie, leur liberté académique et leur gouvernance collégiale.
Le message est clair : la mobilisation se poursuit. La vigilance demeure. Et le Conseil fédéral a réaffirmé que la défense des universités comme service public passe aussi par la protection de leurs contre-pouvoirs.
Conclusion : le Conseil fédéral pour la défense de la mission universitaire
Les dossiers abordés lors de cette réunion du Conseil fédéral posent tous, au fond, la même question : qui décide de l’orientation des universités au Québec — et dans l’intérêt de qui ?
Dans chacun de ces dossiers, l’enjeu central demeure le même. Il s’agit de préserver l’autonomie des universités, de renforcer la gouvernance collégiale et de défendre l’université comme bien commun au Québec.
Ainsi, il est primordial de souligner que l’autonomie des universités ne signifie pas leur isolement, mais bien leur capacité à décider, sur la base du savoir et du débat démocratique, des orientations qui façonnent l’enseignement supérieur. Que la gouvernance collégiale est la condition de la légitimité sociale des universités. Que penser l’université comme bien commun, c’est reconnaître qu’elle n’est ni une entreprise privée ni un instrument politique, mais une institution au service de toute la société.
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