La recherche et la création sont au cœur du travail professoral. Pourtant, elles subissent des pressions croissantes qui en menacent le sens et la qualité. Comment les professeur·es vivent cette réalité au quotidien, et quelles pistes existe-t-il pour ramener la recherche et la création vers leur véritable mission ?
Il y a une dizaine d’années, la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université (FQPPU) entreprenait une recherche-action ambitieuse en se dotant d’un Comité sur la condition professorale. Cette étude qualitative donnait la parole à 145 professeur·es issu·es de 10 universités québécoises, travaillant dans des disciplines variées et se situant à divers stades de leur carrière. Son troisième fascicule, La recherche et la création : Chercher, créer… surproduire, met en lumière les tensions profondes qui traversent cette composante essentielle de la tâche professorale. Les constats qui en ressortent demeurent d’une actualité frappante.
Table des matières
La recherche et la création, une passion en péril
La recherche et la création occupent une place centrale dans le travail des professeur·es d’université. C’est souvent ce qui les a attirés vers la carrière professorale et ce qui donne un sens profond à leur engagement professionnel. Pour plusieurs, c’est précisément ce qui distingue les professeur·es d’université des autres catégories de personnel enseignant.
Mais cette passion se heurte aujourd’hui à un système qui en transforme la nature. Des expressions comme « pression permanente » ou « frustrations fréquentes » reviennent dans les témoignages pour qualifier l’expérience vécue. Si les professeur·es aiment profondément chercher et créer, le contexte dans lequel s’inscrit cette activité en érode le plaisir et, parfois, jusqu’au sens même qu’elles et ils y trouvent.
Le paradoxe est saisissant : alors même que la recherche et la création devraient être source d’épanouissement intellectuel, elles se transforment plutôt en source de stress et d’anxiété. L’enquête de la FQPPU révèle un malaise profond, partagé autant par celles et ceux qui réussissent dans le système que par celles et ceux qui en sont exclu·es.
Ce qui dénature la recherche et la création dans nos universités
Une série de dérives fragilisent la recherche et la création. Ces problèmes, souvent systémiques, compromettent la mission fondamentale universitaire de production et de diffusion des savoirs. Voici les huit principaux constats qui ressortent de l’enquête de la FQPPU.
1. La culture du « publie ou meurs »
Le modèle productiviste qui s’est imposé dans les universités exerce une pression constante sur les professeur·es pour publier toujours davantage. Les exigences de publication ne cessent d’augmenter : là où deux articles par année suffisaient autrefois, il en faut désormais quatre ou cinq pour « exister » aux yeux du système. Cette course à la quantité se fait au détriment de la qualité, de l’originalité et du temps de réflexion, pourtant au cœur du travail intellectuel.
Les normes internes des universités renforcent cette dynamique : pour être embauché·e, obtenir la permanence ou gravir les échelons, il faut accumuler des publications dans les revues les mieux cotées, où les taux d’acceptation restent extrêmement modestes. Cette logique pousse les nouvelles et les nouveaux professeur·es à négliger l’enseignement et le service à la collectivité au profit de la recherche, seule composante véritablement valorisée aux moments clés de la carrière.
2. La course effrénée aux subventions
S’il y a un sujet sur lequel les professeur·es rencontré·es ont parlé avec insistance, c’est bien celui des demandes de subventions. La lourdeur bureaucratique du processus, le caractère parfois aléatoire de l’évaluation et les faibles taux de succès constituent des irritants majeurs.
Les « saveurs du mois » imposées par les organismes subventionnaires — certaines thématiques ou approches méthodologiques étant privilégiées au détriment d’autres — sont vécues comme des atteintes à la liberté de recherche. Quant aux priorités gouvernementales qui dictent de plus en plus l’orientation de la science, elles contrarient les professeur·es qui voient leur indépendance intellectuelle menacée.
Le résultat : des chercheur·es qui se préparent psychologiquement au refus plutôt qu’au succès, et un temps précieux détourné du véritable travail de recherche et de création vers la rédaction de demandes de financement.
3. Des chercheur·euses transformé·es en collectrices et collecteurs de fonds
Plusieurs professeur·es se sentent devenir de véritables « vaches à lait » pour leur établissement. Les universités prélèvent généralement une portion appréciable des subventions allouées aux professeur·es, transformant ces dernières et ces derniers en sources de financement institutionnel. Le glissement est clair : les établissements sont incités à ne plus embaucher des professeur·es pour leur capacité de réflexion, mais pour leur aptitude à aller chercher de l’argent.
Cette pression est ressentie autant par celles et ceux qui peinent dans le système que par les « vedettes » de la recherche, qui décrivent un désengagement similaire face à cette instrumentalisation. Même les professeur·es dont les travaux ne nécessitent pas de financement important subissent l’injonction institutionnelle de décrocher des subventions.
4. Le « club des petits amis » et les failles de l’évaluation par les pairs
Le processus de révision par les pairs, pourtant au cœur de la profession, est remis en question par plusieurs. Des témoignages font état de jeux politiques entre allié·es, de biais liés à la notoriété des auteur·trices et de commentaires irrespectueux sous couvert d’anonymat. Le processus en double aveugle est perçu comme imparfait : le nom d’une autrice ou d’un auteur connu·e faciliterait l’accès à la publication, indépendamment de la qualité du manuscrit.
Du côté des organismes subventionnaires, la logique comptable qui consiste à additionner les lignes du curriculum vitae ne tient pas suffisamment compte de la qualité des contributions. Les comités d’évaluation, composés de pairs, perpétuent eux-mêmes des standards toujours plus élevés, contribuant à une spirale inflationniste dont ils sont à la fois les auteurs et les victimes.
5. Le piège du mentorat mal encadré
L’entrée en carrière est un moment critique pour les nouvelles et nouveaux professeur·es. L’enquête révèle que certain·es ont vécu des expériences de mentorat qui se sont avérées désastreuses. En raison de la compétitivité ambiante, certain·es orientent mal leurs collègues débutant·es, les découragent de faire leurs propres demandes de subvention et les invitent plutôt à travailler sous leur direction.
Des chercheur·euses peu expérimenté·es se sont ainsi retrouvé·es à réaliser les recherches d’une ou d’un collègue plutôt que les leurs. Ce phénomène, conjugué au manque de formation sur les rouages des organismes subventionnaires, contribue à l’isolement et au sentiment de vulnérabilité des professeur·es en début de carrière.
6. Des professeur·es transformé·es en gestionnaires de PME
Le système actuel fait en sorte que les bénéficiaires de soutien financier doivent gérer le projet, les étudiant·es embauché·es, le budget, les documents à produire et les liens avec le milieu. Les professeur·es deviennent de véritables PME, éloigné·es du travail intellectuel qui les anime.
Dans les grands regroupements de recherche, les chercheur·euses les plus reconnu·es n’effectuent parfois elles-mêmes et eux-mêmes que peu d’étapes du projet de recherche ou de création : ce sont les professionnel·les ou les assistant·es qui rédigent les demandes, réalisent la collecte de données et écrivent une partie importante des articles. Ce modèle transforme les professeur·es en gestionnaires d’entreprise et dénature le sens même de la recherche.
7. La bureaucratie et la reddition de comptes
Les dédales administratifs auxquels font face les professeur·es lorsque vient le temps de gérer les budgets et de justifier les dépenses sont perçus comme excessifs. Plusieurs témoignent d’un climat de suspicion de la part des services financiers de leur institution, où elles et ils se sentent traité·es comme des « délinquant·es potentiel·les ».
Des procédures de réquisition complexes, des justifications exigées pour des achats anodins, des normes de déplacement jugées irrespectueuses : autant d’irritants qui alourdissent inutilement la tâche et éloignent les professeur·es de leur mission première.
8. La fracture entre « gagnant·es » et « perdant·es »
Le modèle actuel crée une division nette au sein du corps professoral. D’un côté, les chercheur·euses bien financé·es, dotés de grandes équipes, qui s’éloignent paradoxalement du véritable travail de recherche. De l’autre, celles et ceux qui ne décrochent pas de financement et se retrouvent sur une voie d’évitement, parfois menacé·es dans leur emploi.
Dans certains domaines, cette fracture est accentuée par la compétition inégale avec les professeur·es associé·es — qui, n’ayant pas ou peu d’obligations d’enseignement, peuvent se consacrer à temps plein à la recherche — de même qu’avec les professeur·es retraité·es qui demeurent actifs et actives en recherche et en création, et qui puisent aux mêmes sources de financement que leurs collègues en poste.
Redonner à la recherche et à la création : des pistes pour l’avenir
Les dérives actuelles ne sont pas une fatalité. Les témoignages recueillis par la FQPPU dessinent aussi des pistes concrètes pour ramener la recherche et la création vers leur véritable vocation.
1. Transformer les pratiques d’évaluation
Les professeur·es siègent elles-mêmes et eux-mêmes aux comités qui perpétuent les standards actuels. Elles et ils sont donc des acteurs·trices clés du changement. Il est possible de dépasser la logique comptable qui réduit l’évaluation au décompte des publications et au montant des subventions. Reconnaître la diversité des formes de recherche et de création — non subventionnée, individuelle, libre par exemple — est essentiel pour sortir de l’hégémonie du modèle dominant.
2. Soutenir les professeur·es à toutes les étapes de leur carrière
L’université, en tant qu’employeur, devrait avoir l’obligation de soutenir la composante recherche et création de ses professeur·es. Au-delà des fonds de démarrage offerts à l’embauche, ce soutien devrait se prolonger dans le temps pour pallier les périodes plus difficiles dans la carrière. La modulation de la tâche professorale, déjà pratiquée dans certaines universités, pourrait être généralisée pour reconnaître la diversité des contributions et créer un sentiment de sécurité.
3. Protéger l’indépendance de la recherche
L’université doit demeurer un espace de savoir indépendant. Il faut résister au glissement vers les finalités économiques immédiates et aux partenariats imposés avec le secteur privé, tout en reconnaissant l’importance de la recherche appliquée. La recherche non orientée, réalisée par de petites équipes ou par des individus, mérite d’être valorisée autant que les grands programmes structurés.
4. Renforcer l’action syndicale et collective
Les syndicats jouent un rôle central pour contrer les dérives du modèle actuel. Ils doivent agir comme contre-pouvoir face aux pressions institutionnelles, négocier des conditions qui protègent le temps de recherche et de création des professeur·es et mobiliser la communauté universitaire autour de la défense d’une recherche et d’une création libre, diverse et de qualité.
Conclusion
La recherche et la création constituent le moteur de l’université. Elles sont dans beaucoup de cas ce qui donne sens à la carrière professorale, ce qui distingue l’université des autres institutions éducatives et ce qui nourrit le progrès des connaissances au bénéfice de toute la société. Malheureusement, trop souvent, le système actuel les dénature.
La course aux subventions, la surproduction, la compétition malsaine, la bureaucratie excessive et la transformation des professeur·es en gestionnaires et en collectrices et collecteurs de fonds éloignent la recherche et la création de leur fonction véritable. D’ailleurs, les « gagnant·es » de ce système en sont tout aussi critiques que les « perdant·es ».
Pourtant, les solutions existent. Elles passent par une réforme des pratiques d’évaluation, un soutien institutionnel accru, la protection de l’indépendance intellectuelle et une mobilisation collective portée par les syndicats et la FQPPU. Ensemble, les professeur·es peuvent mettre un frein à l’hégémonie du modèle actuel et faire en sorte que la recherche et la création correspondent à nouveau à l’objet de leur passion — et ce, au service du bien commun.
Aller plus loin
Le fascicule intégral, intitulé La recherche et la création : Chercher, créer… surproduire, est disponible en ligne.
Découvrez également les autres fascicules de la série sur la condition professorale :
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