L’enseignement supérieur au Québec traverse une période charnière. Le sous-financement structurel fragilise la capacité de nos universités à faire avancer la recherche et à former les générations futures. La liberté académique subit des pressions inédites. L’intelligence artificielle s’installe sans gouvernance collégiale. Face à ces trois enjeux, la FQPPU dépose un mémoire auprès du Conseil supérieur de l’éducation.
Table des matières
Cet article présente l’essentiel du mémoire de la FQPPU : un diagnostic, des pistes d’action et trois recommandations pour remettre l’enseignement supérieur au Québec à la hauteur de sa mission d’intérêt public.
Pourquoi la FQPPU dépose un mémoire au Conseil supérieur de l’éducation
La FQPPU regroupe 22 syndicats représentant quelque 8 250 professeures et professeurs. Depuis 1991, elle défend l’université comme service public accessible, gouverné de manière collégiale, offrant une formation de qualité et favorisant l’avancement des connaissances. Le mémoire que nous soumettons au Conseil supérieur de l’éducation (CSE) s’inscrit dans cette mission.
Le rapport que prépare le CSE sur l’état et les besoins de l’enseignement supérieur au Québec arrive à un moment décisif. Les décisions des deux prochaines années détermineront si les universités québécoises peuvent encore remplir leur rôle auprès de la collectivité. Il fallait donc porter la voix des premières personnes concernées : celles qui enseignent, dirigent des équipes de recherche et assument quotidiennement la gouvernance collégiale.
Le mémoire repose sur un principe simple : les professeures et professeurs sont à la fois les témoins directs des transformations en cours et les acteurs essentiels à la préservation du caractère public de l’institution. Leurs constats doivent alimenter toute réflexion sérieuse sur l’avenir du réseau.
Trois enjeux qui fragilisent l’enseignement supérieur au Québec
Le diagnostic de la FQPPU identifie trois enjeux qui, ensemble, affaiblissent la capacité des universités à remplir leur mission. Ces enjeux ne sont pas des problèmes isolés : ils participent d’un même mouvement qui touche particulièrement les établissements et les communautés les plus vulnérables.
1. Le sous-financement des universités québécoises : un écart qui ne cesse de se creuser
Le sous-financement des universités québécoises est documenté. Selon les analyses de certains acteurs du milieu, le retard par rapport aux autres provinces canadiennes dépasse désormais le milliard de dollars. Cet écart n’est pas accidentel : il résulte d’une succession de compressions, de gels budgétaires et de décisions prises sans mécanisme de compensation.
Les décisions gouvernementales récentes visant à limiter les admissions d’étudiant·es internationaux·ales — sans mesure compensatoire adéquate — ont privé les universités d’une source de revenus estimée à 200 millions de dollars pour les années 2024-2025 et 2025-2026. Dans un contexte de déclin démographique marqué, les personnes étudiantes internationales jouent pourtant un rôle essentiel, notamment pour les universités francophones et en région.
Le budget 2026-2027 prévoit une hausse de 5,5 % des crédits alloués à l’enseignement universitaire, portant le budget global à 11,7 milliards de dollars. La FQPPU reconnaît cet effort de stabilisation. Mais stabiliser n’est pas réinvestir. Cette hausse ne comble ni l’écart structurel avec les autres provinces, ni les besoins croissants en matière d’infrastructure de recherche, ni la transition numérique, ni le renouvellement des communautés universitaires.
Les effets du sous-financement des universités se font sentir au quotidien : cours surchargés, encadrement individuel compromis, embauches différées, charge de travail alourdie pour les personnes qui restent, précarisation croissante du personnel universitaire. Ce que la société québécoise a investi dans ses universités au fil des décennies — des laboratoires équipés, des disciplines patiemment développées, une culture universitaire accessible et diversifiée — constitue un capital immense, mais fragile.
Le sous-financement fragilise également la capacité des universités à honorer leurs engagements en matière d’équité, de diversité et d’inclusion. Les programmes de soutien aux personnes étudiantes en situation de handicap, aux étudiants autochtones, aux personnes issues de l’immigration et aux étudiants de première génération sont souvent les premiers touchés par les compressions budgétaires. Or, ces programmes ne sont pas accessoires : ils sont au cœur de la promesse d’accessibilité qui fonde le réseau universitaire québécois.
2. La liberté académique et la collégialité : des conquêtes à défendre activement
En 2022, l’Assemblée nationale adoptait la Loi sur la liberté académique dans le milieu universitaire. Pour la première fois, le Québec reconnaissait explicitement que la liberté académique, l’autonomie institutionnelle et la gouvernance collégiale sont des conditions essentielles à la production d’un savoir digne de confiance. La FQPPU a activement contribué à cette avancée historique.
Quatre ans après l’adoption de cette loi, le gouvernement qui l’a votée introduit une autre loi difficilement conciliable avec ses principes. Le projet de loi 9 sur la laïcité étend aux universités des mécanismes d’inspection ministérielle et des directives gouvernementales qui n’ont pas leur place dans des établissements dont l’autonomie est juridiquement protégée.
Les administrations universitaires elles-mêmes ont témoigné de l’absence de problèmes justifiant une telle intervention. Ce que ces dispositions introduisent, c’est la possibilité d’une ingérence politique dans des milieux dont l’indépendance est la condition même de leur utilité sociale. Le refus du gouvernement d’entériner une nomination au conseil d’administration de l’INRS en 2024 s’inscrit dans la même logique. Ce précédent signale aux communautés universitaires que l’autonomie est conditionnelle — un message qui érode précisément la gouvernance collégiale que la loi visait à protéger.
Le contexte international rend cet enjeu encore plus urgent. L’Academic Freedom Index 2026 documente une régression de la liberté académique dans 50 pays entre 2015 et 2025, tandis que seuls 9 pays ont enregistré des améliorations. Cette détérioration touche particulièrement l’autonomie institutionnelle, en déclin statistiquement significatif dans 43 pays, dont au Canada.
Ce qui se passe aux États-Unis — subventions de recherche gelées, chercheur·euses menacé·es, attaques ciblant les programmes d’équité, de diversité et d’inclusion, décisions compromettant l’existence même de certaines disciplines — n’est pas un scénario abstrait. C’est une illustration de ce qui se produit lorsque les garde-fous institutionnels sont affaiblis. La FQPPU appuie sans réserve la lutte de ces professeures et professeurs, notamment parce que des logiques similaires sont à l’œuvre ici.
La protection de la liberté académique et de la collégialité n’est pas un droit que les professeur·es réclament pour elles et eux-mêmes. C’est la condition qui permet à la société de bénéficier d’un savoir produit librement, dans la diversité des perspectives. Un savoir indépendant, contradictoire si besoin, inconfortable parfois, et pour cette raison même, indispensable.
3. L’intelligence artificielle : une transformation sans gouvernance collégiale
L’intelligence artificielle est déjà dans les universités — dans les salles de cours, dans les pratiques étudiantes, dans les processus administratifs et dans les réflexions des directions sur les modèles d’organisation à venir. Cette présence n’est pas le problème. Le problème, c’est que cette transformation s’est installée dans une quasi-absence de gouvernance collégiale, de règles négociées et de ressources pour accompagner les communautés universitaires.
L’instance de concertation nationale sur l’intelligence artificielle en enseignement supérieur n’a pas abouti à des lignes directrices contraignantes. Elle n’a pas établi de normes minimales encadrant l’usage de l’IA dans l’évaluation, l’enseignement ou la gestion des ressources humaines universitaires. Les professeures et professeurs ont été laissés face à de nouvelles réalités, avec des outils insuffisants et un flou institutionnel qui profite à celles et ceux qui ont la capacité d’agir unilatéralement.
Dans un contexte de sous-financement, ce flou est particulièrement préoccupant. Des universités en déficit pourraient voir dans l’IA une variable d’ajustement budgétaire : si un outil automatisé peut remplacer une partie du travail humain qualifié, cette économie devient tentante. La FQPPU prend cette menace très au sérieux : l’IA ne peut pas devenir le mécanisme par lequel on rationalise la dégradation de la qualité de la formation et la précarisation des conditions d’exercice de la profession.
L’intégration de l’IA soulève également des questions profondes d’équité. Les personnes étudiantes qui ont accès à des outils performants et à la formation pour les utiliser ne sont pas dans la même position que celles qui n’y ont pas accès. Les universités mieux dotées ne sont pas dans la même position que celles en déficit. Les biais algorithmiques risquent en outre de reproduire et d’amplifier les inégalités existantes, y compris des discriminations systémiques liées au genre, à l’origine ou au statut socioéconomique.
Les décisions relatives à l’intégration de l’IA sont beaucoup trop lourdes de conséquences pour relever uniquement des directions administratives. Elles doivent être le fruit d’une délibération collégiale, impliquant les professeures et professeurs — qui sont souvent les premières et les premiers à mesurer les effets sur l’enseignement et la recherche — ainsi que les personnes chargées de cours, les professionnel·les de recherche, le personnel et les associations étudiantes.
Pistes de solutions portées par la FQPPU pour l’enseignement supérieur au Québec
Face à ces trois enjeux, la FQPPU n’est pas restée les bras croisés. Depuis plusieurs années, elle porte des solutions concrètes pour l’enseignement supérieur au Québec, en collaboration avec ses syndicats affiliés et avec le milieu universitaire québécois, canadien et international.
Sur le financement de l’enseignement supérieur au Québec
La campagne Rallumer le phare a été conçue pour faire du financement de l’enseignement supérieur au Québec un enjeu politique de premier plan. Le manifeste qui l’accompagne cherchait à rassembler les préoccupations des professeur·es, des chargé·es de cours, des professionnel·les de recherche, du personnel universitaire, des étudiant·es et des citoyen·nes autour d’une conviction commune. Une pétition déposée à l’Assemblée nationale a matérialisé cette mobilisation dans l’espace démocratique.
La FQPPU intervient également lors des dépôts de budgets et de projets de loi relatifs au financement des universités et de la recherche, notamment en produisant des analyses rigoureuses. Elle maintient un dialogue régulier avec le ministère de l’Enseignement supérieur et participe aux travaux de la Table des partenaires universitaires.
Sur la liberté académique, la collégialité et l’autonomie
Le Comité permanent de la liberté académique (COPLA) de la FQPPU joue un double rôle. En amont, il documente les enjeux liés à l’application de la Loi sur la liberté académique dans le milieu universitaire et publie des avis qui alimentent la réflexion institutionnelle et gouvernementale. En aval, il apporte un soutien aux syndicats affiliés confrontés à des atteintes à la liberté académique.
La FQPPU collabore aussi avec l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université (ACPPU) et l’Internationale de l’Éducation pour inscrire les enjeux québécois dans un cadre international, identifier les dynamiques préoccupantes et élaborer des réponses coordonnées.
Sur l’intelligence artificielle
La FQPPU s’apprête à publier un guide à l’intention des syndicats affiliés afin de les accompagner dans la négociation de clauses conventionnées encadrant l’intégration de l’IA. Ce travail part d’un principe simple : en l’absence de règles négociées, les transformations s’imposent sans délibération, au détriment de la gouvernance collégiale.
En parallèle, la FQPPU a travaillé avec l’Internationale de l’Éducation et la Table des partenaires universitaires à l’élaboration de cadres collectifs de gouvernance de l’IA, fondés sur la centralité de la relation pédagogique, la responsabilité académique et le jugement humain, avec une attention particulière aux enjeux d’équité d’accès et de diversité des approches pédagogiques.
Les obstacles à lever dès maintenant pour l’enseignement supérieur au Québec
Les solutions pour l’enseignement supérieur au Québec existent. Leur mise en œuvre achoppe sur des obstacles identifiables. Le mémoire en énumère trois.
Passer de la stabilisation au réinvestissement
La principale contrainte qui pèse sur l’enseignement supérieur au Québec est d’ordre politique. Les données sur le sous-financement existent et sont connues. Ce qui manque, c’est une volonté politique claire et affirmée de traiter l’enseignement supérieur comme une priorité nationale de premier plan — ce qui suppose un financement à la hauteur.
La distinction entre stabilisation et réinvestissement n’est pas sémantique. Stabiliser maintient un statu quo qui ne suffit plus. Réinvestir comble l’écart accumulé, finance les nouveaux besoins et donne aux universités les moyens de construire plutôt que de survivre. Le Québec a besoin d’un plan pluriannuel, assorti de cibles précises et d’un mécanisme d’indexation pérenne, sur un horizon de cinq à dix ans, qui inclut des cibles explicites pour le financement de la recherche.
Aligner les pratiques gouvernementales sur les engagements législatifs
Le Québec s’est doté d’une loi sur la liberté académique qui protège également l’autonomie des universités et leur gouvernance collégiale. Les dispositions du projet de loi 9, qui confèrent des pouvoirs d’inspection ministérielle dans les universités, sont incompatibles avec cet engagement. Elles doivent être retirées.
Les comités institutionnels de liberté académique doivent disposer des moyens d’exercer réellement leur mandat : ressources dédiées, formation adéquate, cadre d’indépendance crédible vis-à-vis des directions universitaires et des pressions politiques extérieures.
Créer l’obligation de gouverner l’IA de façon collégiale
Le cadre actuel — guides à la pièce, consultations sans suite contraignante, politiques institutionnelles adoptées unilatéralement — ne répond pas à l’ampleur de la transformation en cours. Chaque université doit mettre en place un comité de gouvernance de l’IA, réunissant des représentant·es des administrations, des syndicats de professeures et professeurs, des chargé·es de cours, des professionnel·les de recherche, du personnel administratif ainsi que des associations étudiantes.
Ce comité doit être doté d’un mandat formel, d’un pouvoir de recommandation sur les décisions institutionnelles majeures et d’un budget permettant de fonctionner efficacement. Son financement doit être assumé par le gouvernement. L’encadrement de l’IA n’est pas une question que les établissements peuvent résoudre seuls, en vase clos, avec des ressources dont ils ne disposent pas.
Nos 3 recommandations au CSE pour préserver l’enseignement supérieur au Québec
La FQPPU soumet au Conseil supérieur de l’éducation les trois recommandations suivantes, qui découlent directement du diagnostic et des pistes présentés dans notre mémoire.
- Financement. Recommander au gouvernement du Québec l’adoption d’un plan pluriannuel de réinvestissement substantiel, prévisible et indexé dans les universités, incluant des cibles de financement de la recherche, afin de combler le retard par rapport aux autres provinces canadiennes et de donner à chaque établissement les moyens de remplir pleinement sa mission.
- Liberté académique. Recommander au gouvernement du Québec de garantir la cohérence de ses pratiques législatives avec la Loi sur la liberté académique dans le milieu universitaire et de doter les comités institutionnels de liberté académique des ressources nécessaires à l’exercice effectif de leur mandat.
- Gouvernance de l’IA. Recommander au gouvernement du Québec d’adopter un cadre réglementaire contraignant pour l’intégration de l’intelligence artificielle dans l’enseignement supérieur, exigeant la mise en place de comités multipartites de gouvernance de l’IA dotés d’un mandat formel et de ressources dédiées, avec une attention particulière aux enjeux d’équité, aux conditions de travail et à la qualité de la formation.
Comment soutenir la mobilisation pour l’enseignement supérieur au Québec
Le Québec a construit un réseau universitaire remarquable par son accessibilité, sa diversité et son ancrage national — une réalisation collective au service de toute la société. Mais ce réseau est aujourd’hui fragilisé par des décisions sur lesquelles il est possible et souhaitable de revenir.
Les leviers existent. Un réinvestissement planifié peut redonner aux universités les moyens de servir équitablement l’ensemble de la société québécoise. La protection effective de la Loi sur la liberté académique dans le milieu universitaire et de la gouvernance collégiale qu’elle consacre exige une cohérence gouvernementale qui fait actuellement défaut. L’avènement de l’intelligence artificielle peut devenir une opportunité plutôt qu’une menace, à condition qu’elle soit encadrée par la collégialité et ancrée dans les impératifs d’équité.
Notre mémoire au Conseil supérieur de l’éducation rappelle une évidence : l’université québécoise n’a pas besoin d’être réinventée. Elle a besoin d’être défendue, financée et gouvernée conformément aux principes qui l’ont fondée. Et c’est maintenant qu’il faut le faire.
- Nos positions sur les étudiant·es internationaux·ales au Québec.
- Notre communiqué sur le budget 2026-2027 de l’enseignement supérieur au Québec.
- Notre analyse du projet de loi 9 sur la laïcité.
- La campagne « Rallumer le phare ».
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