La liberté académique recule à un rythme préoccupant à travers le monde. C’est le constat central de l’Academic Freedom Index (AFI) 2026, publié le 17 mars dernier par la Friedrich-Alexander-Universität Erlangen-Nürnberg (FAU) et le V-Dem Institute. Sur la période 2015-2025, 50 pays ont connu un déclin substantiel et statistiquement significatif de leur liberté académique, alors que seuls 9 pays ont enregistré des améliorations. Le Canada figure parmi les pays dont l’autonomie institutionnelle des universités s’est détériorée.
Table des matières
Qu’est-ce que l’Academic Freedom Index ?
L’Academic Freedom Index est un outil de mesure développé dans le cadre du projet Varieties of Democracy (V-Dem). Il évalue la protection de facto de la liberté académique dans 179 pays et territoires, en s’appuyant sur les évaluations de 2 357 experts universitaires à travers le monde et sur plus d’un million de données recueillies.
L’indice repose sur cinq indicateurs complémentaires qui couvrent à la fois les dimensions individuelles et institutionnelles de cet enjeu fondamental : la liberté de recherche et d’enseignement, la liberté d’échange et de diffusion universitaires, l’autonomie institutionnelle des universités, l’intégrité du campus, ainsi que la liberté d’expression académique et culturelle. Les données, librement accessibles, permettent des comparaisons internationales rigoureuses et un suivi dans le temps.
Les constats majeurs de l’édition 2026
Le rapport 2026 brosse un portrait sombre. Toutes les dimensions de l’indice sont désormais en déclin en déclin dans plus de pays qu’elles ne progressent dans d’autres. Les chiffres parlent d’eux-mêmes :
- 51 pays ont connu un déclin de la liberté de recherche et d’enseignement (contre 13 en amélioration)
- 51 pays ont vu une dégradation de l’intégrité du campus (contre 11 en amélioration)
- 47 pays ont enregistré un recul de la liberté d’échange universitaire (contre 11 en amélioration)
- 46 pays ont subi un déclin de la liberté d’expression académique et culturelle (contre 16 en amélioration)
- 43 pays ont connu un recul de l’autonomie institutionnelle (contre 11 en amélioration)
Le déclin mondial a commencé vers 2012, porté par des reculs en Amérique latine, en Asie et au Moyen-Orient. Mais la tendance touche désormais les démocraties occidentales, y compris en Europe et en Amérique du Nord.
L’autonomie institutionnelle, pilier menacé de la liberté académique
Le thème central du rapport 2026 est le rôle crucial de l’autonomie institutionnelle dans la protection des libertés universitaires individuelles. Les données de l’AFI démontrent une corrélation positive très forte (r = 0,91) entre l’autonomie institutionnelle et la liberté de recherche et d’enseignement. Autrement dit, lorsque les universités perdent leur capacité de se gouverner elles-mêmes sans ingérence indue de l’État ou d’acteurs externes, c’est la liberté des chercheuses et chercheurs individuel·les qui s’en trouve directement fragilisée.
L’autonomie institutionnelle ne signifie pas l’indépendance complète par rapport à l’État. Comme le rappelle la Recommandation de l’UNESCO de 1997 concernant le personnel enseignant de l’enseignement supérieur, elle désigne plutôt « la latitude nécessaire pour que ces établissements puissent prendre des décisions efficaces concernant leurs activités académiques, leurs règles de fonctionnement, leur gestion et autres activités connexes ». C’est une condition préalable au bon fonctionnement des universités, à la recherche libre et à la production de savoirs fiables.
Parmi les 43 pays où l’autonomie institutionnelle a décliné entre 2015 et 2025, 21 affichaient un niveau de protection très élevé en 2015. Ces pays se trouvent principalement en Europe (Autriche, Pays-Bas, Pologne, Portugal, Slovaquie, Suisse), en Amérique du Nord (Canada et États-Unis) et en Amérique latine (Argentine, Bolivie, Pérou). Ce constat suggère un mouvement de fond : la détérioration de l’autonomie universitaire dans les démocraties libérales.
Le Canada et le Québec face au recul de la liberté académique
Le Canada n’échappe pas à la tendance mondiale. L’Academic Freedom Index 2026 le classe parmi les 21 pays où l’autonomie institutionnelle était très bien protégée en 2015, mais a connu un déclin statistiquement significatif au cours de la dernière décennie.
Le Québec : une loi pionnière, des menaces persistantes
Le Québec s’est doté en 2022 de la Loi sur la liberté académique dans le milieu universitaire, une avancée pionnière au Canada qui reconnaît explicitement l’autonomie universitaire, la liberté d’enseignement et de recherche et la gouvernance collégiale comme conditions essentielles au fonctionnement des universités. La FQPPU a activement contribué à cette avancée législative.
Mais les principes de cette loi sont aujourd’hui mis sous tension. Le projet de loi 9 sur la laïcité, actuellement à l’étude, étendrait aux universités des mécanismes d’inspection ministérielle et de directives gouvernementales qui pourraient constituer une forme d’ingérence politique dans des établissements dont l’autonomie est juridiquement protégée. Ces dispositions introduisent la possibilité d’une ingérence politique dans des milieux dont l’utilité sociale dépend directement de leur indépendance.
Le refus du gouvernement d’entériner une nomination au conseil d’administration de l’INRS en 2024 s’inscrit dans la même logique et envoie un signal préoccupant aux communautés universitaires : pour lui, l’autonomie institutionnelle serait limitée.
Des enjeux qui dépassent nos frontières
Ce qui se passe aux États-Unis — subventions de recherche gelées, chercheuses et chercheurs internationaux·ales menacé·es d’expulsion, programmes d’équité et de diversité démantelés, disciplines entières remises en question — n’est pas un scénario abstrait. À plus petite échelle, les mêmes logiques sont à l’œuvre ici : pression politique sur les établissements d’enseignement supérieur, ciblage de champs de recherche et de programmes jugés indésirables, remise en question de l’autonomie institutionnelle.
Le sous-financement structurel des universités québécoises fragilise encore davantage leur capacité à résister aux pressions externes. Comme l’a documenté l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université, la défense de ces libertés fondamentales passe aussi par un financement public adéquat qui préserve l’indépendance des établissements.
Protéger la liberté académique : des leviers d’action existent
Le rapport de l’AFI 2026 et l’expérience québécoise convergent vers un même constat : protéger les libertés universitaires exige une vigilance constante et des actions concrètes à plusieurs niveaux.
Des protections juridiques à faire respecter
Le Québec dispose d’un cadre législatif que bien des juridictions lui envient. Mais une loi ne protège ces droits que si elle est respectée. Il faut aligner les pratiques gouvernementales sur les engagements législatifs et, dans chaque université, doter les comités institutionnels des ressources et de l’indépendance nécessaires à l’exercice de leur mandat.
La résistance institutionnelle et judiciaire
L’expérience américaine récente montre que le recul n’est pas irréversible. La résistance par la voie judiciaire, le plaidoyer des associations professorales et la mobilisation de la société civile se sont révélés des remparts importants. Il n’est possible de résister au recul démocratique que si les institutions et les communautés universitaires s’organisent pour défendre la mission d’intérêt public des universités et les conditions qui la rendent possible.
La solidarité internationale
La FQPPU collabore activement avec l’ACPPU et l’Internationale de l’Éducation pour inscrire les enjeux québécois dans un cadre international de veille et de solidarité. Face à un phénomène mondial, les réponses doivent aussi être transnationales.
Un impératif collectif
La liberté académique n’est pas un privilège corporatif. C’est la condition qui permet à la société de bénéficier d’un savoir produit librement, indépendant, contradictoire si besoin, inconfortable parfois, et pour cette raison même indispensable. L’Academic Freedom Index 2026 montre bien l’urgence de protéger ce pilier fondamental de nos démocraties.
Les données sont claires : le déclin est global, il touche les démocraties établies, et le Canada n’y échappe pas. Au Québec, la vigilance est de mise. Les outils existent. Encore faut-il la volonté politique de les faire vivre.
Qu’est-ce que l’Academic Freedom Index ?
L’Academic Freedom Index est un indice développé par la Friedrich-Alexander-Universität Erlangen-Nürnberg (FAU) et le V-Dem Institute, qui mesure la protection de facto de la liberté académique dans 179 pays. Il repose sur cinq indicateurs couvrant les libertés individuelles des universitaires et l’autonomie des établissements.
Combien de pays sont touchés par le déclin selon le rapport 2026 ?
Selon le rapport 2026, 50 pays ont connu un déclin substantiel et statistiquement significatif entre 2015 et 2025, tandis que seuls 9 pays ont enregistré des améliorations.
Le Canada est-il touché par le déclin de la liberté académique ?
Oui. Le Canada figure parmi les 21 pays où l’autonomie institutionnelle des universités était très bien protégée en 2015, mais a décliné de manière significative au cours de la dernière décennie, selon l’Academic Freedom Index 2026.
Le Québec protège-t-il la liberté académique ?
Le Québec a adopté en 2022 la Loi sur la liberté académique dans le milieu universitaire. Cependant, la FQPPU signale que certaines initiatives gouvernementales récentes, telles que le projet de loi 9, risquent de porter atteinte à l’autonomie universitaire que cette loi vise à protéger.
Pourquoi l’autonomie institutionnelle est-elle si importante ?
Les données de l’AFI 2026 montrent une corrélation très forte (r = 0,91) entre l’autonomie institutionnelle et la liberté de recherche et d’enseignement. Lorsque les universités perdent leur autonomie, les libertés académiques individuelles des professeures et des professeurs sont directement menacées.
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